Dans la seconde moitié de la décennie, au moins trois astronautes européens devraient embarquer sur des missions américaines à destination de la Lune, ou en tout cas de la station spatiale Gateway qui gravitera autour de la Lune. L'un d'entre eux pourrait fort bien être notre Thomas Pesquet national, qui se prépare actuellement pour une nouvelle mission de six mois sur la Station spatiale internationale (ISS). Il doit décoller en avril afin de rejoindre le complexe orbital qui gravite à 400 kilomètres d'altitude, à peine 0,1 % de la distance de la Terre à la Lune.
Des Européens très présents à bord de la station spatiale internationale
Les trois astronautes de l'Agence spatiale européenne (ESA) voyageront avec un équipage américain à bord de la capsule Orion, sorte de "super Apollo" quadriplace pour des vols de plusieurs semaines loin de la Terre. Elle sera propulsée par le lanceur géant SLS, successeur moderne de la mythique fusée Saturn 5 d'il y a cinquante ans.
Et combien l'ESA versera-t-elle à la Nasa pour ces voyages ? Rien. Du moins, rien en dollars. Son rôle étant d'aider au développement scientifique, technologique et industriel du secteur spatial de ses pays membres, l'ESA ne gagnerait rien à reverser l'argent des contribuables européens pour payer des industriels américains. Le principe adopté de longue date entre les deux agences est donc celui de la coopération sans échange de fonds. En clair : le troc.
Sur l'ISS, l'ESA dispose de son propre appartement : le laboratoire Columbus, et elle peut régulièrement faire voyager un de ses astronautes pour un séjour de six mois à bord. Les accords prévoient qu'elle dispose de 8,3 % des ressources en énergie et en consommables de la partie non russe de la station (environ 70 % du total). Ce quota s'applique aussi au temps de travail des astronautes car les expériences européennes se poursuivent même quand il n'y a aucun Européen à bord. Le Japon dispose d'un peu plus, le Canada de beaucoup moins.
Une nouvelle monnaie d'échange
En échange, l'ESA doit payer en nature l'équivalent de sa part dans les charges d'exploitation de l'ISS. Cela passe par la fourniture, à titre gracieux, d'équipements et de services payés par ses soins. L'ESA a ainsi fourni des congélateurs spéciaux pour conserver des échantillons à - 80 °C et surtout des cargos automatiques ATV (Automated Transfer Vehicle) qui ont ravitaillé la station entre 2008 et 2015. Ces développements ont été commandés à l'industrie européenne et payés avec les budgets de l'ESA pour faire travailler des ingénieurs et des techniciens en Europe.
Les ATV ont été tellement efficaces que cinq sur les neufs prévus ont suffi à payer la quote-part européenne. Les quatre autres ont été annulés, au grand dam des équipes. Ils ont aussi beaucoup impressionné la Nasa. Lorsque la vie de la station a été étendue de 2020 à 2024 puis jusqu'en 2028, le problème s'est posé d'une nouvelle monnaie d'échange pour payer la part européenne. ESA et Nasa se sont mis d'accord pour que les Européens adaptent la technologie de l'ATV afin de réaliser le module de service d'Orion et qu'il soit la nouvelle base du troc.
Trois astronautes en sélection
Ces ESM (European Service Modules) fourniront la propulsion, la navigation, l'énergie le contrôle thermique et tous les moyens de survie à l'équipage pendant la mission. Leur rôle est donc crucial, preuve de la confiance de la Nasa. Le premier est déjà en Floride et deux autres se trouvent en production chez Airbus à Brême (Allemagne), dont celui qui permettra le retour d'astronautes américains sur la Lune. Trois de plus viennent d'être commandés début février. Sur ceux-ci, un continuera à payer le loyer de l'ESA sur l'ISS et les deux autres joueront un rôle similaire pour la présence européenne sur la station lunaire Gateway. Ils s'ajouteront aux deux modules que l'ESA doit déjà fournir sur celle-ci : l'habitat iHab et le module logistique Esprit.
Au total l'investissement avoisine le milliard d'euros, mais il permettra à trois astronautes de voler autour de la Lune. Ils seront choisis parmi les sept qui constituent l'actuel corps des astronautes de l'ESA. Deux vols coïncideront avec l'arrivée des modules européens. Un astronaute italien devrait accompagner iHab, fabriqué à Turin, et un astronaute français Esprit, fabriqué à Cannes. Thomas Pesquet est le seul disponible.
L'ESA prépare déjà la suite, avec une nouvelle sélection d'astronautes européens (les candidatures sont ouvertes du 31 mars au 28 mai). Ceux-ci voleront d'abord sur l'ISS, mais l'objectif est fixé de poser un Européen - ou une Européenne - sur la Lune avant 2030. Ce sera plus cher, mais ils auront leur chance.
