Le virus continue de nous jouer des tours. Alors que la décrue de l'épidémie était bien amorcée depuis mi-novembre, le nombre de nouveaux cas d'infections stagne désormais autour de 10 000 par jour. Comme le directeur général de la santé Jérôme Salomon l'a admis lundi, l'objectif de revenir à 5000 nouveaux cas par jour au 15 décembre paraît difficile à atteindre. Quelles conséquences en tirer ? Quelles sont les options sur la table ? Faudra-t-il "annuler" Noël, comme au Québec ? Renoncer aux déplacements entre régions ?

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L'Express a sollicité quatre experts : le Pr Eric Caumes, chef de service d'infectiologie à l'hôpital de La Pitié-Salpêtrière, le Pr Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l'Institut de santé global de l'Université de Genève, Catherine Hill, épidémiologiste et ancienne biostatisticienne à l'Institut Gustave Roussy (Villejuif), et Mircea Sofonea, épidémiologiste spécialiste de la modélisation des maladies infectieuses à l'Université de Montpellier. Ils livrent leur analyse sur les réponses possibles. Mais tous s'accordent sur un point : sans poursuite de l'amélioration, le plan de déconfinement prévu jusqu'ici sera difficile à tenir.

1. Peut-on envisager quand même de rouvrir les salles de spectacle, les cinémas, et les musées ?

Eric Caumes : "Il faut mettre en balance l'évaluation du bénéfice et du risque. Il y a un risque théorique de voir l'épidémie un peu exacerbée, mais je n'y crois pas beaucoup à partir du moment où les distances de sécurité, le port du masque et les autres mesures barrière sont respectées. En revanche, il y aurait un bénéfice certain à réduire l'isolement qui est de plus en plus pesant pour toute une partie de la population. Les troubles dépressifs ont fortement augmenté entre fin septembre et début novembre, selon l'étude Previcov, et les pouvoirs publics doivent le prendre en compte aussi, tout comme les difficultés économiques du monde de la culture."

Antoine Flahault : "Il faut garder à l'esprit que la reprise de contrôle sur la deuxième vague épidémique qui nous échappait est due aux mesures de confinement imposées par les autorités et aux mesures barrière et à la restriction des interactions sociales appliquées par les citoyens. Mais la pression exercée sur le virus restera forte tout au long de la saison froide. La levée des freins de confinement entraînera très mécaniquement une augmentation du taux de reproduction R. Si ce taux R se remet à dépasser durablement le seuil de 1, alors l'épidémie redémarrera pour une troisième vague. Pour éviter cela, il faut prévoir dès à présent quels seront les freins qui remplaceront ceux que l'on lèvera. Il sera possible de chercher à en lever prudemment certains avec l'amélioration de la situation sanitaire, en particulier les mesures de confinement qui représentent un impact social et économique élevé. On peut assortir la réouverture des salles de spectacle, les cinémas et les musées de mesures de sécurité sanitaire : fréquentation diminuée, distance physique respectée, port du masque en tout temps, promotion du lavage des mains, vérification par des capteurs de CO2 de la bonne ventilation des locaux fermés."

Catherine Hill : "Absolument pas. Il suffit de regarder les courbes des nouvelles hospitalisations et des admissions en réanimation semaine après semaine : depuis le début du mois de décembre avec les autorisations de réouverture des commerces, ces courbes ne baissent plus mais stagnent. On peut même avant les fêtes revenir à une nouvelle augmentation tant au niveau des hospitalisations, des admissions et donc, de la mortalité. La mécanique est implacable : le virus est partout et ne demande qu'à se propager. Chaque mesure de relâchement entraîne une hausse des cas. La décision est donc politique et demande du courage c'est-à-dire de garder les salles de spectacles, les cinémas et les musées fermés."

Mircea Sofonea : "Soyons clairs. Il y a beaucoup d'attente de la part de ce secteur. Et ce serait terrible si le calendrier n'était finalement pas tenu. Mais si les salles de spectacles, de cinéma et les musées ouvrent de nouveau, nous allons créer des situations à risque en raison de la concentration de personnes dans un espace clos pas très bien aéré. En plus, nous ne sommes pas aussi bien organisés que l'Allemagne qui a mis en place des systèmes d'aération efficaces. C'est donc un choix politique. Avec le niveau de circulation actuel du virus, une réouverture n'est pas raisonnable mais elle pourrait tout de même se faire moyennant un arbitrage de la part du gouvernement. Celui-ci choisirait par exemple de déconfiner plus tardivement les restaurants ou d'être plus vigilant sur d'autres aspects."

2. Peut-on envisager de lever les restrictions de circulation sur l'ensemble du territoire ?

Eric Caumes : "Il va être difficile de revenir en arrière, maintenant que beaucoup de Français se sont précipités pour réserver des billets de train ou des logements de vacances. Mais annoncer une levée des restrictions de circulation était très certainement une erreur, autant d'ailleurs à cause du risque épidémiologique, que de l'augmentation de l'accidentologie, dans un contexte où les hôpitaux de nombreuses régions sont déjà surchargés."

Antoine Flahault : "Plus que les distances de déplacement, c'est la poursuite de la très grande restriction des interactions sociales au sein de la population qui est importante. Il ne faudrait pas pour le moment et probablement durant toute la saison froide projeter de se retrouver en grandes réunions de famille, avec nos proches ou nos amis."

Catherine Hill : "Non, Là encore, il n'y a pas de demi-mesure. Ce n'est pas parce que, contrairement au premier confinement, le virus se trouve présent sur l'ensemble du territoire que l'on doit encourager les gens à se déplacer. Cela vaut à l'échelle de votre quartier, de votre ville comme au niveau de l'Hexagone. Ce n'est pas une affaire de région : dès que vous prenez le train ou l'avion, vous augmentez le brassage des populations, donc la probabilité de multiplier les contaminations. N'oublions pas que nous avons une vision très relative du taux de contamination : si à un instant T, on estime au mieux que 1% de la population est positive, cela fait tout de même 650 000 personnes alors qu'avec la politique actuelle de tests où chacun décide d'en faire quand il le veut, nous trouvons quotidiennement de 10 000 à 12 000 cas positifs. Donc nous ne voyons que la partie émergée de l'iceberg. Voilà pourquoi, je plaide pour une campagne massive sur l'ensemble du territoire."

Mircea Sofonea : "Cela poserait un problème. Avec les fêtes et le froid, nous arrivons à la période la plus favorable à la transmission du virus. Si en plus on ajoute le brassage, nous créons des conditions explosives. Le virus circule partout, mais pas avec la même intensité. L'Ouest du pays est quand même moins touché que l'Est. Il y a donc un risque de propager le virus vers des régions où il circule un peu moins. C'est la même chose entre les villes et les campagnes : les déplacements de familles avec enfants peuvent par exemple entraîner plus de contaminations chez des personnes retraitées vivant à l'écart des agglomérations."

3. Le couvre-feu à lui seul paraîtrait-il une mesure suffisante pour éviter de voir l'épidémie repartir ?

Eric Caumes : "Le déconfinement doit être progressif, c'est évident, et le couvre-feu est l'un des meilleurs moyens pour cela. A partir du moment où les bars et les restaurants sont fermés, l'instaurer à 21 heures n'est pas un problème. Après, est-ce que cette mesure, à elle seule, peut suffire ? Je ne sais pas. La question de la circulation du virus dans les écoles, les collèges et les lycées se pose toujours. Ce n'est pas ce qui a fait redémarrer l'épidémie, mais c'est ce qui est responsable du bruit de fond épidémique. Ce n'est pas politiquement correct de le dire, mais l'efficacité du couvre-feu s'est confondue avec l'effet des vacances scolaires. Le ralentissement constaté à ce moment-là a été vu partout, et pas uniquement dans les villes sous couvre-feu."

Antoine Flahault : "Le couvre-feu est aussi une mesure de confinement, c'est une mesure de confinement partielle, nocturne, et donc l'un des leviers de la panoplie des mesures disponibles de lutte contre la pandémie. Mis en oeuvre seul, il est apparu insuffisant en octobre dernier pour maintenir le taux de reproduction R au-dessous de 1 et la situation nous a rapidement échappé un peu partout en Europe. Il est probable que ce sera une mesure utile mais pas suffisante durant l'hiver."

Catherine Hill : "Nous avons déjà essayé la mesure de couvre-feu. Et là encore, c'est une affaire de bon sens : le virus circule de jour... comme de nuit. La limitation des déplacements nocturnes entraîne une augmentation compensatoire des déplacements diurnes, la mesure n'a donc que peu d'effets. Disons même qu'ils sont marginaux. Ce n'est pas une affaire d'alternance jour / nuit. Regardez où la mortalité est la plus grande actuellement : 30% des décès ont lieu dans les Ehpad (la moyenne est de 400 morts par jour). Le grand raté politique est là, nous échouons à protéger les plus de 70 ans et les personnes fragiles. Travaillons là-dessus au lieu de vouloir imposer des couvre-feux."

Mircea Sofonea: "Le couvre-feu est un frein intéressant pour l'épidémie. Là où il a été installé, on a observé une baisse des contaminations, même s'il est difficile d'avoir des estimations précises de l'impact de cette mesure. Le couvre-feu me semble être un élément indispensable dans la durée. Mais il doit arriver en complément d'autres mesures et surtout, être respecté. Or on ne sait pas dans quelle mesure les Français vont s'y plier, notamment en période de fêtes."

4. Faudrait-il au contraire envisager des mesures restrictives supplémentaires et, si oui, lesquelles ?

Eric Caumes : "Si on ne fait pas attention, il est évident que l'on va avoir une troisième vague. Le vaccin ne sera pas disponible à temps en quantité suffisante. Pour échapper à un nouveau confinement, il faut être très vigilant sur la circulation du virus dans les lieux propices aux clusters (hôpitaux, maisons de retraite...). Il faudrait enfin réussir à mettre en oeuvre une stratégie tester-tracer-isoler efficace. Et enfin, il faudrait que les entreprises jouent vraiment le jeu sur le télétravail, ce qui n'est toujours pas suffisamment le cas".

Antoine Flahault : "Il faut envisager de mobiliser d'autres mesures pour contribuer à maintenir l'épidémie sous contrôle. Toutes les mesures envisageables ne sont pas nécessairement 'restrictives' pour toute la population. Par exemple, la mise en oeuvre d'un système de tests, de recherche rétrospective de contacts et d'isolement efficace des personnes identifiées comme porteuses du virus. Cela nécessite la participation de la population en particulier par l'utilisation plus massive des applications de suivi de nos traces digitales. L'encadrement de la réouverture des bars et des restaurants fin janvier procède aussi de la réduction des risques de propagation, notamment en s'assurant de leur bonne ventilation, de leur plus faible fréquentation, du respect de la distance physique. La poursuite de la promotion du télétravail mais aussi des activités extérieures contribuent à la réduction de la circulation virale. C'est le suivi très vigilant du taux de reproduction tout au long de l'hiver qui guidera l'action et fera éventuellement considérer la mise en oeuvre de mesures supplémentaires, comme par exemple la fermeture des enseignements présentiels dans les écoles et les universités."

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Catherine Hill : "Les mesures restrictives - confinement, gestes barrière, etc. -, ne sont que palliatives. J'en reviens toujours à la même préconisation : la seule mesure curative ou plutôt préventive consisterait à chercher systématiquement les personnes contagieuses au stade asymptomatique pour les isoler le plus vite possible. Ceci implique donc le dépistage massif systématique et rapide de l'ensemble de la population. Et, rétrospectivement, le meilleur moment eût été de l'engager avant de sortir du deuxième déconfinement en donnant aux gens la perspective de passer Noël ensemble. Les Français sont plus responsables que ce que le politique veut laisser croire et ils en ont aussi ras-le-bol de cette situation sanitaire difficile pour tous. Ils peuvent très bien comprendre qu'un dépistage massif, et non au coup par coup, selon des volontés individuelles, est un moyen efficace pour stopper l'épidémie. Là, nous sommes toujours dans une stratégie de 'Stop-and-go' vouée à l'échec."

Mircea Sofonea : "Eventuellement, si la situation devient inquiétante, on peut envisager un confinement local de courte durée, par quartier ou par ville comme on a pu le voir dans d'autres pays. Parmi les autres leviers disponibles, il y a aussi la fermeture des collèges et des lycées, même si ce serait un crève-coeur de devoir l'envisager. La pédagogie et l'éducation de la population constituent aussi un instrument efficace. Une population qui maîtrise bien les enjeux, qui a confiance dans la stratégie des autorités, c'est une population qui prend aussi moins de risques. On l'a vu en Allemagne en Finlande ou même en Nouvelle-Zélande où les citoyens sont familiarisés avec les protocoles de catastrophes naturelles.

5. Faudrait-il alors renoncer aux réveillons de Noël et du 31 décembre ?

Eric Caumes : "Nous savons que ce virus se transmet principalement dans les lieux clos, quand les gestes barrière ne sont pas respectés. Le gouvernement répète qu'il faut limiter le nombre de convives à table, sans compter les enfants, à six à dix adultes. Si cela ne tenait qu'à moi, je limiterais les repas à six adultes. Mais dans un cas comme dans l'autre, nous savons très bien que cela ne sera pas respecté. Beaucoup de jeunes, notamment, ne renonceront pas aux fêtes du 31 décembre. Donc nous pouvons légitimement être inquiets."

Antoine Flahault : "Les célébrations de Thanksgiving au Canada le 12 octobre et aux USA le 26 novembre semblent indiquer qu'elles ont joué un rôle important dans les flambées épidémiques observées actuellement en Amérique du Nord. Malgré les recommandations réitérées des autorités scientifiques, les Nord-Américains n'ont pas renoncé à organiser des fêtes intergénérationnelles où peu de mesures de protection ont été mises en oeuvre, est-il rapporté. On voit sous nos yeux quelles pourraient être les conséquences des fêtes de fin d'année en Europe si l'on se comporte de la même façon. Il est cependant possible d'organiser des rencontres restreintes, à moins de cinq ou six adultes, hautement sécurisées, c'est-à-dire faisant une large place aux rencontres extérieures, à l'aération des locaux, au respect de la distance physique, au port du masque même en famille lorsqu'on ne mange ni ne boit pas, au lavage des mains répété. Il faut que les personnes âgées de plus de 50 ans et surtout de plus de 70 ans ainsi que celles à risque soient exposées le moins souvent et le moins longtemps possible à ces événements familiaux, tant qu'elles ne sont pas vaccinées."

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Catherine Hill : "Le 24 décembre, l'épidémie sera, selon toute vraisemblance, de nouveau dans une phase croissante. Dans ce contexte assez catastrophique, est-ce le moment de faire la fête ? La population est inondée de conseils contradictoires et fait de son mieux. Or, il n'y a aucune continuité dans l'action des autorités. Les quinze premiers jours de décembre et le 'déconfinement progressif' n'ont servi qu'à tenter de sauver une fin d'année dramatique d'un point de vue économique. Ils n'auront, là encore, que des conséquences à court terme. Que se passera-t-il en janvier 2021, au sortir de cette période de fêtes où le brassage aura fait son oeuvre ? Une troisième vague qui, elle, sera plus dévastatrice encore et plongera l'ensemble de l'économie dans le chaos. Le secteur de la restauration ou encore celui de la culture ne s'en remettront pas."

Mircea Sofonea : "Je ne vois pas de protocole particulier, facilement systématisable, que l'on pourrait mettre en place à ce moment-là. Par contre, je pense qu'il faut essayer de faire comprendre aux Français qu'ils doivent redoubler de vigilance, surtout s'ils veulent côtoyer des personnes qu'ils n'ont pas l'habitude de voir au quotidien. Dans les deux semaines qui précèdent le réveillon, il serait judicieux de réduire notre sphère de contacts afin d'arriver à la période des fêtes avec la probabilité d'être contagieux la plus basse possible."