Le Pr Odile Launay, infectiologue, coordonne la plateforme d'essais cliniques vaccinaux lancée par l'Inserm, Covireivac. A ce titre, elle va superviser trois essais cliniques qui doivent être lancés à partir de mi-janvier pour mieux caractériser les réponses immunitaires des sujets vaccinés, en particulier les plus âgés. Elle détaille pour L'Express les nombreuses questions scientifiques qui restent à résoudre autour des vaccins contre le Covid. Parmi les interrogations qui vont jalonner l'année à venir : réussir à comparer précisément les futurs vaccins entre eux, ou encore savoir comment évaluer les produits de deuxième génération, alors que des injections efficaces se trouveront déjà sur le marché...

L'Express : Les premiers vaccins contre le Covid ont pu être mis sur le marché à l'issue de trois phases d'essais cliniques sur plusieurs milliers de participants, qui ont montré leur sécurité et leur effet protecteur. Pour autant, on ne sait pas encore tout de ces produits. Quelles sont les grandes questions qui restent à résoudre ?

Pr Odile Launay : D'abord leur efficacité et leur sécurité à moyen et long terme. Les données actuelles montrent un excellent niveau de protection et de sécurité à court terme, mais pour une médiane de suivi de l'ordre de 4 mois. Nous avons besoin de données de plus long terme, que seul le temps nous apportera. Mais il faudra aussi rapidement en savoir plus sur les réponses immunitaires des plus âgés, et des patients immunodéprimés - patients infectés par le VIH, transplantés, traités pour cancer ou par immunosuppresseurs pour une maladie inflammatoire chronique - qui représentent finalement une population importante, pour laquelle nous n'avons pas de données.

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Quand plusieurs vaccins seront disponibles, il y aura aussi des enjeux en termes d'utilisation préférentielle de l'un ou de l'autre. Savoir comment les positionner, et dans quelle population, va être un défi important. De nombreux paramètres entreront en compte : leur disponibilité, leur facilité d'utilisation mais aussi le type de réponse immunitaire qu'ils induisent.

L'Express : Ces réponses peuvent-elles être très variables selon les vaccins ?

Pr Odile Launay : Tout à fait. Les titres en anticorps et l'impact sur la réponse cellulaire et sur la réponse mémoire ne seront pas forcément les mêmes selon la technologie vaccinale utilisée. Aujourd'hui, nous n'avons pas de données permettant de comparer les vaccins entre eux. Les études de phase 1 et de phase 2 n'ont pas été harmonisées, et pour les phases 3, la comparaison ne peut être qu'indirecte, car les différents vaccins n'ont pas été évalués au sein d'un seul et même essai.

L'Express : La durée d'efficacité, par exemple, pourrait donc varier selon les produits ?

Pr Odile Launay : Oui, car elle dépend de l'immunité mémoire, à propos de laquelle nous manquons de données. Il fallait pouvoir mettre les vaccins à disposition très vite, et les essais de phase 2 ont été conçus pour aller rapidement à la phase 3, ce qui est normal vu le contexte. Mais maintenant que l'on a ces premiers résultats et que l'on va avoir plusieurs types de vaccins, il nous paraît important de pouvoir les comparer pour obtenir les informations les plus précises possible sur les réponses qu'ils induisent. C'est justement ce que nous allons faire avec Covireivac.

L'Express : Comment allez-vous procéder ?

Pr Odile Launay : Nous démarrerons en janvier par un premier essai avec le vaccin de Moderna, qui nous a déjà donné son accord. Il inclura 60 personnes entre 65 et 75 ans et 60 personnes de plus de 75 ans. Nous les comparerons à 60 participants âgés de 18 à 45 ans. Nos travaux sont vraiment axés sur les plus âgés, car nous savons qu'ils répondent généralement moins bien à la vaccination. Nous allons explorer leurs réponses immunitaires de façon très fine, à partir de prises de sang. Des laboratoires très spécialisés, dont un situé à Genève, en Suisse, capables de réaliser les tests d'immunomonitoring les plus performants, procèderont aux analyses des taux d'anticorps, des réponses cellulaires et mémoire. Des recherches seront aussi menées sur l'impact des facteurs d'immunosénescence sur ces réponses.

Hormis Moderna, les autres laboratoires n'ont pas encore répondu à nos demandes. C'est la principale difficulté à laquelle nous nous heurtons

L'Express : Allez-vous pouvoir également étudier la capacité des vaccins à protéger contre l'infection, et donc contre la transmission du virus, qui représente aujourd'hui un enjeu majeur ?

Pr Odile Launay : Nous allons effectivement procéder aussi à des prélèvements salivaires, pour réaliser une recherche d'anticorps au niveau muqueux, dans la sphère ORL, dont on pense que la présence est essentielle pour prévenir la transmission. Moderna a réalisé des tests PCR sur tous les participants de son essai à grande échelle et a donc fourni des données intermédiaires à ce sujet, laissant penser qu'il pourrait effectivement y avoir un effet sur la transmission. C'est très encourageant, mais il est difficile de dire à ce stade si cette protection sera complète, car ces données ont été mesurées après l'injection d'une seule dose, alors que deux seront nécessaires. Il n'y avait pas non plus d'informations sur les quantités de virus détectées. Nous devrions avoir des données plus précises, et voir aussi si certains vaccins font mieux que d'autres.

L'Express : Vous évoquiez aussi l'analyse de l'efficacité de ces vaccins sur des publics spécifiques, et notamment les populations immunodéprimées. Comment cela va-t-il se passer ?

Pr Odile Launay : En proposant aux personnes concernées d'entrer dans des cohortes vaccinales. Nous pourrons alors les suivre, comparer la situation des sujets vaccinés avec d'autres qui n'auraient pas bénéficié d'un vaccin, faire des prélèvements pour étudier leurs réponses immunitaires, etc. C'est une façon un peu différente, plus souple, de faire de la recherche.

L'Express : Vous allez démarrer avec le vaccin de Moderna. Quand pourrez-vous travailler avec les produits d'autres laboratoires ?

Pr Odile Launay : C'est la principale difficulté à laquelle nous nous heurtons : nous espérons pouvoir enchaîner avec d'autres vaccins, mais pour l'instant nous n'avons pas de certitudes à ce sujet. Les autres fabricants se sont beaucoup concentrés sur leurs propres essais et sur leurs dossiers de mise sur le marché, et n'ont pas encore répondu à nos demandes. Nous sommes pourtant à ma connaissance le seul réseau à monter ce genre de projet, avec un soutien très fort de l'Etat français à travers la nouvelle agence ANRS-Reacting. Nos résultats pourront être confrontés aux corrélats de protection lorsqu'ils seront déterminés.

Sera-t-il éthique de proposer un vaccin moins efficace et à qui ?

L'Express : De quoi s'agit-il ?

Pr Odile Launay : C'est ce qui permet d'établir la quantité d'anticorps et des autres types de réponses immunitaires nécessaires pour conférer une protection. Pour l'instant nous n'en disposons pas. Pour les évaluer, il faut avoir suffisamment d'échecs à la vaccination, car il s'agit de comparer les taux d'anticorps chez les sujets vaccinés infectés et chez les sujets protégés par le vaccin. Cela peut paraître technique, mais c'est un point essentiel pour la suite car les essais cliniques des prochains vaccins ne pourront plus se dérouler contre placebo, cela ne serait pas éthique. Pour démontrer une efficacité, les laboratoires qui arriveront ensuite devront donc se comparer aux vaccins déjà sur le marché, ou prouver, grâce à ces corrélats, que les anticorps induits par leurs produits permettent de protéger. Ce sont les agences réglementaires qui choisiront la méthode la plus appropriée.

L'Express : Quelle pourra être la place de vaccins qui auraient une efficacité inférieure à celle présentée par Pfizer et Moderna, avec une protection de 95% ?

Pr Odile Launay : Il faut quand même attendre d'avoir plus d'informations sur l'efficacité et la sécurité à long terme des vaccins à ARN messager avant de poser le sujet de cette façon, et ne pas oublier que dans l'immédiat, nous allons manquer de doses. Mais il est vrai que c'est un point sur lequel nous nous interrogeons tous. Ces premiers vaccins ont mis la barre très haut. Est-ce que les populations accepteront plus facilement d'autres technologies ? Est-ce qu'il sera éthique de proposer un vaccin moins efficace, et à qui ? Est-ce que le prix des vaccins entrera en ligne de compte dans cette équation complexe ? Et si demain il faut revacciner à cause d'une efficacité moins durable qu'espérée ou de mutations, cela sera-t-il possible avec des vaccins à ARN messager ou faudra-t-il recourir à d'autres technologies ? Toutes ces questions restent ouvertes.