Le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal ce dimanche, et avant lui le ministre de la Santé Olivier Véran, l'ont réaffirmé avec force : il n'y aura pas de confinement spécifique pour les personnes âgées. L'hypothèse, d'abord écartée par le Président de la République Emmanuel Macron lors de son discours du mercredi 28 octobre, faisait peu à peu son chemin ces derniers jours dans les cercles du pouvoir, selon des informations parues dans la presse. Une idée totalement inacceptable pour les personnes concernées : le Pr Axel Kahn, président de la Ligue contre le cancer, était déjà monté au créneau au printemps quand un tel projet avait été évoqué. Il continue de s'y opposer avec virulence, dénonçant une mesure discriminatoire, anticonstitutionnelle, et "contraire à l'éthique", dans une tribune publiée par l'Express (lire ci-dessous).

Mais ce point de vue ne suffit pas, pour autant, à clore le débat. Les réanimations sont remplies aujourd'hui à 90% de personnes présentant des fragilités particulières face au sars-cov-2, que ce soit en raison de leur âge (66% d'entre elles ont plus de 65 ans) ou de leur état de santé (obésité, diabète, problèmes cardiaques...). Des données qui ont amené le Conseil scientifique, dans son dernier avis, à proposer des mesures de protection renforcées pour ce public spécifique - horaires aménagés dans les magasins, coupe-files pour des consultations spécialisées, etc. "Comment ne pas soutenir un tel programme ?", plaide de son côté l'infectiologue Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses et tropicales de l'hôpital Tenon (lire son point de vue ci-dessous).

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Cette idée de protection renforcée à destination des 22 millions de Français les plus exposés est tout cas qualifiée "d'urgence de santé publique" par le Conseil scientifique, pour qui de telles dispositions viendraient bien entendu s'ajouter aux dispositions générales prises pour ralentir la circulation du virus. Et sur ce point, aussi bien Axel Kahn que Gilles Pialoux sont d'accord. "Ceux qui veulent s'auto-confiner doivent pouvoir le faire, et il faut les y aider", rappelle le président de la Ligue. Espérons que ce message - comme celui du Conseil scientifique - soit enfin compris, et entendu.

Oui / "Une protection renforcée pour les 'plus à risque' est nécessaire"

Par le Pr Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital Tenon, auteur de Nous n'étions pas prêts (JC Lattès).

La pandémie de Covid-19 nous impose d'être innovants, notamment pour la protection des aînés et des personnes "fragiles". Soit... 22 millions de Français davantage à risque de développer des formes graves de la maladie, et pour certains d'être classés "NTBR", pour Not To Be Reanimated... Rappelons que les plus de 70 ans ont 20 fois plus de risques d'en mourir et que, pour les plus de 80 ans, le risque est 100 fois plus élevé que chez les quadragénaires, à comorbidités égales.

L'isolement qui a accompagné les fins de vie des anciens lors de la première vague est toujours présent dans les esprits, comme une erreur à ne pas reproduire. Pour cela, dans son avis du 26 octobre, le conseil scientifique a dressé les éléments de ce que serait une protection renforcée pour les "plus à risque". Comme un tutoriel d'adhésion à "l'auto-isolement solidaire" avec "dix propositions pour instaurer un environnement bienveillant tout en limitant les contacts à risques". Beaucoup de ces éléments sont nés dans le sillage du plan canicule. Une référence de taille pour tous ceux qui, comme nous à l'hôpital Tenon, avaient eu alors à gérer de désespérantes fins de vie de personnes âgées isolées.

"Jamais depuis le début de la crise COVID des mesures de relâchement n’avaient été prises ou annoncées à un tel niveau de circulation du virus", constate le professeur Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Tenon à Paris. NE PLUS UTILISER

"En France, il y a désormais 65 millions de covidologues" déplore le professeur Gilles Pialoux, chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Tenon à Paris.

© / Olivier Roller

Parmi ces propositions, une première étape de recensement par les mairies, un appel téléphonique hebdomadaire, une plateforme dédiée, des coupe-file pour des consultations spécialisées, incluant la dimension psychologique et gériatrique, des horaires dédiés dans les supermarchés, et des mesures d'accompagnement pour rompre l'isolement. A cela s'ajoutent l'équipement, la formation et l'information des aidants, des auxiliaires de vie, des soignants à domicile. Comment ne pas soutenir ce programme ?

En illustration du besoin, le 26 octobre dernier, l'ARS d'Ile-de-France nous demandait en urgence des données sur les sources de contamination des personnes hospitalisées. Ce jour-là, sur 13 patients présents dans le service, quatre avaient plus de 70 ans et cinq, entre 60 et 69 ans. L'immense majorité s'était contaminée dans la sphère familiale ou dans le cadre de vie, avec pour certains, des contacts avec des aidants...

Non / "Attention aux mesures autoritaires, qui seraient discriminatoires"

Par le Pr Axel Kahn, président de la Ligue contre le cancer, généticien, et ancien président de l'université Paris-Descartes.

Au printemps dernier, l'idée de prolonger le confinement autoritaire, mais uniquement pour les personnes fragiles, et notamment les plus âgées, avait été évoquée. La Ligue contre le cancer était montée au créneau, faisant valoir qu'une telle mesure serait discriminatoire et anticonstitutionnelle. Sur un plan éthique, comment peut-on seulement envisager de priver les plus fragiles, surtout quand ils arrivent au terme de leur vie, de sortir, de sentir le souffle de l'air frais sur leur peau ? C'est bien plus cruel que pour des jeunes, qui ont encore de nombreuses années devant eux.

Le Pr Axel Kahn réfute toute hypothèse de confinement autoritaire pour les personnes fragiles, mais soutien l'idée de proposer des aides spécifiques à tous ceux qui souhaiteraient s'auto-confiner volontairement en raison de leur âge ou de leur état de santé.

Le Pr Axel Kahn réfute toute hypothèse de confinement autoritaire pour les personnes fragiles, mais soutien l'idée de proposer des aides spécifiques à tous ceux qui souhaiteraient s'auto-confiner volontairement en raison de leur âge ou de leur état de santé.

© / afp.com/Eric Feferberg

Cette hypothèse, pourtant, n'a visiblement pas été totalement abandonnée. Et ce, alors même qu'une telle mesure n'a marché nulle part. En France, les résidents des Ehpad ont été confinés très strictement, et on voit que de nombreux décès ont tout de même été enregistrés dans ces structures. Lors de la première vague, la Suède était aussi allée très loin dans cette direction, et la seule mise sous cloche des personnes fragiles y a mené à une hécatombe.

Bien sûr, les publics particulièrement à risque de développer des formes graves doivent prendre des précautions supplémentaires. Ceux qui souhaitent s'autoconfiner doivent pouvoir le faire, et il faut les y aider. Pourquoi pas par des horaires réservés dans les commerces et un accompagnement spécifique, comme le suggère le conseil scientifique dans son dernier rapport ? Mais attention aux dérives possibles ! Imaginer que l'on puisse avoir, d'un côté, un océan de personnes actives contaminées et, de l'autre, un îlot désert où l'on placerait pour un temps les plus fragiles est illusoire. L'étanchéité entre les différentes classes d'âge n'existe pas. C'est la population dans son ensemble qui doit être protégée si l'on veut agir efficacement pour les "plus à risque".