A priori, rien n'empêchera le tourisme spatial de décoller. La société Blue Origin, fondée par le milliardaire américain Jeff Bezos, a déjà mis aux enchères un ticket pour l'espace. La personne qui remportera la mise embarquera à bord de la fusée réutililsable New Shepard le 20 juillet prochain. De son côté SpaceX prévoit de propulser quatre touristes en orbite autour de la Terre en septembre prochain dans le cadre de sa mission Inspiration4. Et tout dernièrement, Virgin Galactic vient de réussir un vol suborbital habité à 90 kilomètres l'altitude, se rapprochant ainsi au plus près de l'espace.

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Les trois sociétés se félicitent du travail accompli. En coulisses cependant, quelques scientifiques mettent le doigt sur deux problèmes peu abordés dans les discours marketing des acteurs concernés : la sécurité et la pollution. "Dans le cadre du tourisme suborbital, on montre que pour monter à 100 km d'altitude, il faut forcément un moteur-fusée. Il n'est pas possible d'utiliser un moteur à réaction et de tirer sur le manche. Cela ne fonctionne pas. Certes, il est possible de parvenir à 40 km d'altitude avec des avions de chasse. Mais si on veut aller plus haut, il faut un moteur-fusée. Cela veut dire qu'il faut s'accommoder d'une chambre de combustion à 3000 degrés, potentiellement dangereuse", explique Christophe Bonnal à la direction des lanceurs du CNES.

La fiabilité de ce genre de moteur est proche de 100%. Même si ce chiffre est élevé, cela signifie toutefois que sur 100 vols il y en a forcément un qui pose problème. Bien sûr, le fait que la mission rencontre des difficultés ne signifie pas que l'ensemble des passagers va mourir. Par exemple, si l'appareil est correctement réalisé, il est possible de pallier une défaillance d'un moteur. Mais d'un point de vue statistique et compte tenu de l'historique passé des vols réalisés, il y a une chance sur 10000 qu'une explosion mortelle se produise. "Les promoteurs du tourisme spatial nous disent que l'on va mettre au point des moteurs beaucoup plus fiables que les anciens modèles. Mais c'est un peu vexant. Depuis les années 1957, les recherches se poursuivent dans ce domaine. Les ingénieurs ont déjà développé tous les trésors d'imagination possibles" souligne un expert. Pour une société comme Virgin Galactic qui espère à terme réaliser plusieurs centaines voire plusieurs milliers de vols par an - au rythme d'un vol toutes les 32 heures - c'est une vraie difficulté. Les actionnaires et les clients accepteraient-ils qu'il y ait un mort tous les ans ou même tous les deux ans ? Pour cette raison, mais aussi parce que l'offre sur ce marché précède la demande, le tourisme spatial reste un pari, rappellent plusieurs analystes à L'Express.

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4,5 tonnes de CO2 par passager

Et c'est aussi, pour certains scientifiques, une source de gaspillage et de pollution. Dans un article récent publié sur The Conversation, Roland Lehoucq, Chercheur en astrophysique au Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), Emmanuelle Rio, enseignante-chercheuse à l'Université Paris-Saclay et François Graner, Directeur de recherche CNRS à l'Université de Paris rappellent quelques chiffres : un vol effectué par SpaceShip Two (le vaisseau développé par Virgin Galactic) émet l'équivalent de 27,2 tonnes de CO2, ce qui représente 4,5 tonnes par passager. "Cela équivaut, pour quelques minutes d'apesanteur, à faire le tour de la Terre, seul dans une voiture moyenne", estiment les scientifiques.

En dégradant l'environnement, ils pourraient faire disparaître des informations scientifiques d'une importance capitale"

Et à les écouter, le tourisme orbital - celui qui emmènera les touristes bien au-delà de la limite des 100 km - fera bien pire : en se basant sur les données de Falcon 9, le lanceur de SpaceX, un touriste en orbite autour de la Terre émettrait l'équivalent de 65 touristes suborbitaux, soit presque 160 années d'émission d'une automobile... Et que dire des touristes qui partiront autour de la lune ou plus loin encore vers la planète Mars ? L'énergie dépensée pour les satisfaire sera encore plus importante.

"Il faudra voir à terme comment ces activités vont se faire avec quelle quantité de personnes, mais il est clair qu'à partir du moment où vous faites du tourisme de masse, des effets négatifs apparaissent. Certains de mes collègues s'inquiètent déjà de l'arrivée de touristes sur la Lune ou sur Mars. En dégradant l'environnement, ils pourraient faire disparaître des informations scientifiques d'une importance capitale" commente Yael Naze, astrophysicienne à l'Université de Liège. "Bien sûr, il ne faut pas voir les choses de manière binaire", poursuit la chercheuse. Voir la Terre depuis l'espace provoquera peut-être chez certains une forte conscience écologique (l'effet overview). Mais une chose est sûre : tout ne sera pas aussi lisse que dans les discours marketing.