Il est le "chouchou" de Pascal Praud, et l'un des experts les plus présents sur les plateaux de télévision. Comme l'urgentiste Gérald Kirziek, l'épidémiologiste Martin Blachier a minimisé la troisième vague et s'était opposé à un reconfinement. Nous l'avons interrogé sur ses différentes prises de position souvent très critiquées par ses confrères.

L'Express : En février, vous aviez prédit un assouplissement des mesures, en expliquant que nous serions dans les "derniers mètres les plus compliqués de l'épidémie". Ne regrettez-vous pas cet optimisme affiché dans les médias ?

Martin Blachier : Non. Ceux qui se sont trompés sont ceux qui ont annoncé qu'il y aurait une vague exponentielle début mars. D'évidence, ce n'est pas ce qui s'est passé. Regardez le taux de positivité en France. La théorie d'un tsunami provoqué par le variant anglais est fausse. D'ailleurs, il n'y a de courbe exponentielle nulle part en Europe. La seule, c'est en Italie, parce qu'ils avaient rouvert des restaurants et bars dans ce pays.

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On a beaucoup parlé du "pari" d'Emmanuel Macron. Mais ce n'était pas un pari. Il a fait un choix à un moment donnée mettant en balance le risque épidémique avec les conséquences sanitaires et sociales d'un confinement. Ceux qui ont fait la prévision d'une évolution exponentielle n'arrêtent pas de dire qu'il a perdu son pari, alors que ce sont eux qui se sont le plus lourdement trompés, et feraient mieux de reconnaitre d'abord leur erreur initiale. Macron a eu raison de ne pas les écouter.

La situation est critique notamment en Ile-de-France et dans les Hauts-de-France...

On recommence aujourd'hui à voir une saturation des réanimations qui ne s'explique pas par une envolée du taux de positivité . Nous avons en France du retard sur la vaccination, avec un décalage dans le planning, par manque de doses, qui nous pénalise. L'objectif est de tenir jusqu'à ce que la vaccination produise ses effets. Mais le variant n'entraîne pas nécessairement de courbe exponentielle dans les départements où il est majoritaire, comme nous l'ont prédit certains épidémiologistes. Dominique Costagliola explique aujourd'hui avoir annoncé cette situation, mais ses prédictions initiales étaient fausses, tout comme celles de Vittoria Colizza qui prédisait une montée en flèche des hospitalisations dès mi-février.

Vous êtes allé jusqu'à suggérer qu'on remplissait les réanimations avec des patients qui n'auraient pas besoin d'être là...

Je n'ai jamais dit qu'on remplissait les réanimations. Il y a eu un phénomène d'augmentation du stock en réanimation extrêmement forte en Ile-de-France sur une semaine, un changement de tendance important décorrélé de tous les autres indicateurs. Cette augmentation du nombre de patients en réanimation est même décorrélée du nombre de décès à l'hôpital sept jours après alors ces deux courbes étaient parfaitement collées jusqu'alors. J'ai cherché à expliquer ce phénomène. Comme par hasard, cette augmentation a eu lieu au moment où il y a eu des déprogrammations d'autres interventions chirurgicales. J'ai regardé les chiffres et appelé des gens sur le terrain. Ce qu'on m'a expliqué, c'est qu'effectivement, un certain nombre de ressources ont été déplacées vers les lits Covid en réanimation, ce qui expliquerait ce décrochage de tendance.

"On a tout mis sur le compte du variant..."

De nombreux scientifiques expliquent cette décorrélation dans les réanimations par le fait que le variant britannique entraînerait des formes plus graves, tout comme par les effets de la vaccination des personnes les plus âgées, qui sont rarement orientées en réanimation...

Les variants font-ils des formes vraiment plus graves ? Quand vous interrogez les réanimateurs, ils vous disent que les profils des personnes qu'ils traitent ne sont pas différents : patients de 60 ans avec des comorbidités en moyenne. Les patients plus jeunes existaient déjà avant mais représentent une part légèrement plus élevée aujourd'hui. A part une étude britannique discutable sur la mortalité, aucune autre étude ne prouve que le variant provoque des formes plus sévères. On ne voit pas de pic de mortalité dans un pays européen. Cette hypothèse me semble ainsi très limite. Par ailleurs, si le variant provoquait des formes plus sévères, je ne vois pas pourquoi il n'y aurait que des patients en réanimation, et pas d'hospitalisations en masse. Un virus sévère serait globalement plus sévère et non un virus qui fait des formes soit légères soit gravissimes. Enfin, le taux de variant était déjà à 70% fin février, pourquoi les cas deviennent subitement plus graves mi-mars.

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En ce qui concerne la vaccination, cela joue effectivement sur l'hospitalisation des personnes âgées qui vont moins à l'hôpital, notons que le taux de vaccination chez ces patients n'est que de 30%.

Selon le rapport du Conseil scientifique du 11 mars, les données de surveillance françaises indiquent que le variant britannique est "entre 52% et 69% plus transmissibles que le virus historique sur notre territoire" (Gaymard et al , Eurosurveillance), ce qui est expliqué qu'il soit rapidement devenu majoritaire en France...

Les études expliquant que le variant serait à 70% plus transmissible ne sont pas crédibles. En Grande-Bretagne, il y a eu une envolée épidémiologique en décembre suite à la réouverture des pubs par le gouvernement. Mais on a tout mis sur le compte du variant. Au Portugal ou en Italie, ils avaient aussi rouvert ces lieux, et ont subi les mêmes conséquences. En Ile-de-France, s'il y a eu une remontée, c'est parce qu'il y a un relâchement des comportements comme le montrent les données. Pour se transmettre, une maladie infectieuse à besoin d'interactions...

De nombreux épidémiologistes ont fustigé l'absence de mesures prises par le gouvernement. Vous avec préférez pointer un relâchement de la population...

Le relâchement existe. Les données le montrent : baisse de plus de 30% du respect des mesures chez les 18-34 ans dans l'enquête COVIPREV entre fin janvier et mi-février. Et si l'explication repose sur un variant britannique devenu majoritaire, pourquoi ne constate-t-on pas de hausse dans toutes les régions françaises concernées ? Or cela se concentre en grande partie sur l'Ile-de-France, où l'on observe le plus de relâchement. Ce n'est pas parce que ces épidémiologistes se sont trompés dans leurs prévisions catastrophistes qu'ils doivent essayer de se rattraper en expliquant tout par ce variant.

Et qu'est-ce qui selon vous expliquerait ce relâchement ?

Le relâchement est prouvé par toutes les études sur les comportements des personnes pendant cette pandémie, c'est la conséquence de la "fatigue COVID" qui conduit à une baisse d'adhésion inexorable au cours du temps. Ce variant a vraiment bon dos et semble une explication toute trouvée à toute nouvelle évolution à la hausse. Il permet également d'encore et toujours alimenter la peur du virus.

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Les chiffres de contaminations sont en forte hausse en France ces derniers jours. Cela ne vous inquiète-t-il pas ?

Je vous encourage à toujours privilégier le taux de positivité au nombre de nouveaux cas. Vous serez plus proches de la réalité de la dynamique épidémique. Il augmente dans les métropoles où l'on relâche le plus...

Quelle est votre position sur le choix du gouvernement de reconfiner seize départements ?

C'est la pire des solutions quand on ne peut rien faire d'autre : dépistage massif par autotests, ouverture de lits en soins intensifs, priorisation de la vaccination dans les zones où les réanimations sont sous tension, confinement des plus vulnérables le temps de les vacciner....

"Je vais à la télévision sur mon temps libre"

Vous êtes critiqué d'un côté par les épidémiologistes, mais aussi de l'autre par les antivax qui vous reprochent de soutenir AstraZeneca...

Il y a eu des thromboses atypiques qui ont inquiété. L'Agence européenne du médicament a évalué la situation en étudiant les cas. Il n'y a pas d'augmentation du risque global d'événements thromboemboliques ou de caillots sanguins chez les personnes vaccinées avec Astrazeneca.

Avoir perdu trois jours ne va pas changer la donne. J'aurais préféré qu'on ne prenne pas cette décision de suspendre le vaccin en suivant l'Allemagne. Mais je pense que cela ne laissera pas de traces durables. Les personnes sont tellement désespérées face à cette épidémie qu'ils vont vite retourner se faire vacciner. Macron, qui est plutôt rationnel, n'aurait pas dû céder à la panique. Mais je pense que c'est rattrapable.

Avec Gérald Kierzek qui est sur des positions similaires, vous êtes l'expert le plus présent sur les plateaux télé depuis plusieurs mois, ce qui agace. Qu'est-ce qui justifie cette omniprésence médiatique ?

Mon métier est de faire de la santé publique. Ceux qui comme Jérôme Marty expliquent que je devrais plutôt être dans les services de réanimation ont un discours totalement absurde. Si je suis sur les plateaux, c'est parce qu'on m'invite. Et si je suis invité, c'est parce que les gens ont besoin d'une information qu'ils estiment de qualité. Je n'ai jamais avancé quelque chose qui ne soit pas sous-tendu par des études ou des travaux de mon équipe. Je ne suis pas payé par le contribuable, je me paie moi-même. Je suis donc libre et indépendant. Et j'ai plus publié sur le Covid que certains universitaires.

Est-ce vraiment utile d'aller chez Cyril Hanouna pour débattre avec des figures comme Fabrice Di Vizio, avocat de Didier Raoult ?

C'est du politiquement correct. Qui regarde Touche pas à mon poste (TPMP) ? Les jeunes. Ne vaut-il pas mieux que quelqu'un comme moi y aille pour dire aux jeunes d'aller se faire vacciner, ou sinon de se faire tester ? Des personnes comme Dominique Costagliola devraient faire ce boulot, car elles sont payées par la fonction publique. Je travaille à mon propre compte et je vais à la télévision sur mon temps libre, mais on me le reproche. Pensez-vous que les jeunes connaissent Dominique Costagliola ?

Quelqu'un comme Di Vizio est le relais d'une pensée parfois complotiste. Il argumente bien. Il vaut mieux le contredire. Si Gabriel Attal ou Agnès Pannier-Runacher vont sur TPMP, c'est aussi pour s'adresser aux jeunes. J'essaie d'être pragmatique, et de m'adresser à 1,5 million de jeunes. Par ailleurs, Hanouna me laisse librement déployer ma pensée. Il fait son job en parlant de l'épidémie à son public.

"La stratégie "zéro Covid" est délirante d'un point de vue social"

A l'automne, vous ferrailliez à la télévision contre le rassuriste Jean-François Toussaint qui niait la réalité d'une deuxième vague. Mais n'êtes-vous pas devenu le rassuriste de la troisième vague ?

Je donne des chiffres et montre des courbes, plutôt que d'annoncer des catastrophes à venir. J'essaie d'avoir un discours équilibré. Et quand je me trompe, je le dis. J'avais déclaré que la deuxième vague allait connaître un plateau. J'ai ensuite dit que j'avais sous-estimé l'effet de l'hiver devant Pascal Praud et David Pujadas.

Le but est-il de terroriser les personnes ? Ou plutôt d'essayer de leur présenter la réalité, qui parfois n'est pas pire que ce que l'on dit ? Quand la deuxième vague s'est emballée, je n'ai pas hésité à appeler au confinement et à fustiger le discours des rassuristes comme Jean-François Toussaint. Je me suis aussi battu pour le port du masque en entreprise à la fin de l'été.

Des épidémiologistes comme Antoine Flahault ont défendu la stratégie du "zéro Covid" visant à éradiquer le virus. Vous vous êtes opposé à eux. Pourquoi ?

Comment peut-on encore parler de ça ? L'Allemagne a reconfiné trois mois en fermant les écoles. Trois jours après le relâchement, elle a dû refermer. Merkel a perdu des élections régionales dans la foulée...

L'Australie ou les pays asiatiques la pratiquent, avec des bénéfices sanitaires autant qu' économiques...

Partout où cela s'est fait, il y a des situations particulières. Soit ce sont des îles comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande, soit ce sont des pays où, culturellement, il est plus facile de faire respecter des consignes drastiques. Par ailleurs, l'Australie confine régulièrement des villes de trois millions d'habitants pendant une semaine pour quelques cas de Covid. Enfin, je ne suis pas certain qu'en Europe, nous ayons la capacité de fermer hermétiquement les frontières, tout comme d'enfermer les gens de force chez eux. Est-ce une option vraiment crédible, alors qu'on est à un mois d'avoir vacciné notre population la plus vulnérable ? Sans parler des dégâts d'un confinement long et strict pendant plusieurs mois...

Là encore, vous vous distinguez d'épidémiologistes comme Dominique Costagliola qui sont pessimistes sur cet été, voire pour l'automne...

Nous avons fait des modèles avec différents scénarios de vaccination. Il faut vacciner la population de plus de 65 ans, et celle de 45 à 65 avec des comorbidités. C'est environ 18 millions de personnes. Si ces gens-là ne vont plus à l'hôpital, vous n'êtes plus sous la menace du Covid. Mais nous n'avons jamais affirmé que le virus allait arrêter sa circulation. Des pays qui, comme Israël ou la Grande-Bretagne, sont en train de finir de vacciner leur population la plus vulnérable vont se relâcher. La stratégie "zéro Covid" est délirante d'un point de vue social. C'est pour cela qu'elle a été balayée d'un revers de la main par les personnes qui prennent les décisions. Aucun pays ne l'a récemment mis en place et les pays qui l'ont mis en place en sont prisonniers. Le plus grand défenseur de cette stratégie, Antoine Flahaut, se bat aussi depuis un an pour fermer les écoles contre l'avis des pédiatres et des pédopsychiatres. Non merci !