Le professeur Christian Perronne était convoqué par la chambre disciplinaire du conseil régional de l'Ordre des médecins d'Île-de-France, ce mardi 13 septembre à 9h30. L'Ordre lui reproche ses prises de position lors de la crise sanitaire, pendant laquelle il a relayé des thèses antivaccins et complotistes, mais aussi déclaré que l'ivermectine ou l'hydroxychloroquine ont une efficacité avérée contre le Covid - contrairement à ce que la communauté scientifique a démontré - ou encore que les malades du Covid représentent une aubaine financière pour les médecins. C'est pour cette dernière déclaration que l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) a mis fin à ses fonctions de chef de service des maladies infectieuses de l'hôpital de Garches (AP-HP).
Cette convocation, qui pourrait aboutir à un large éventail de sanctions - avertissement, blâme, interdiction d'exercer pouvant aller jusqu'à trois ans, radiation - a été l'occasion pour de nombreux admirateurs de se réunir devant les locaux du conseil régional, dans le 15e arrondissement de Paris, aux cris de "bravo professeur, merci professeur". Parmi eux, Florian Philippot, président du parti Les Patriotes, a déclaré devant une centaine de personnes que le Pr. Perronne est "un médecin qui a maintenu haut le serment d'Hippocrate, quand tant d'autres qu'on voit à la télévision se sont couchés sous des montagnes de fric, de conflits d'intérêts et de corruption". Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France, a de son côté dénoncé "l'atteinte incroyable à la liberté de soin en France", qu'il compare à un "régime totalitaire", tout en accusant les "médias achetés par les oligarques du régime qui ne pensent qu'au fric" de "traîner dans la boue" les vrais chercheurs, comme le Pr. Perronne ou Didier Raoult, l'ex-directeur de l'IHU Marseille. Le porte-parole de Verity France, qui relaie fréquemment de fausses informations sur le Covid, était également présent, quand de nombreux membres de Reconquête, le parti d'Eric Zemmour, affichaient leur soutien sur les réseaux sociaux. A la sortie de son audition, le professeur a accordé un "entretien exclusif" au blog complotiste France Soir.
Le 11 septembre, un travail de la CIA
Depuis plus de deux ans, les propos du professeur Perronne, qui sera à la retraite dans quelques mois, ont suscité de multiples tollés parmi ses pairs. Il a affirmé que l'usage de l'hydroxychloroquine, promu par le Pr. Raoult, aurait pu "éviter 25 000 morts en France", accusant indirectement ses collègues d'avoir laissé mourir des milliers de patients Covid-19. A l'époque, le Covid avait fait 30 000 victimes en France (contre 150 000 actuellement). La déclaration du Pr. Perronne sous-entendait que cette molécule avait plus de 85% d'efficacité, alors qu'aucune étude n'avait démontré ne serait-ce qu'1% d'efficacité. Aujourd'hui, toutes les études sérieuses sur le sujet ont confirmé l'inefficacité de l'hydroxychloroquine, mais le Pr. Perronne n'a jamais changé son discours, estimant que ceux qui critiquent ce traitement - c'est-à-dire la quasi-totalité du monde médical et scientifique - seraient corrompus et liés par des conflits d'intérêts avec les laboratoires. Il a aussi répété à foison que le vaccin à ARN serait une "thérapie génique", citant une note de l'association anti-OGM Criigen, qui multiplie les désinformations flagrantes. Il a, encore, été l'un des personnages principaux du documentaire conspirationniste Hold-Up
S'il était jadis un professionnel respecté, le Pr. Perronne est désormais conspué par la quasi-totalité de ses collègues infectiologues. Mais sa descente dans l'irrationnel ne remonte pas à la crise du Covid. "C'est un adepte de la théorie du complot depuis bien longtemps, assurait à L'Express en 2020 le professeur infectiologue émérite au CHU de Grenoble, Jean-Paul Stahl. Cela a commencé après les attentats du 11 septembre 2001, quand il m'a dit que les Twin Towers avaient été dynamitées par la CIA." Selon l'infectiologue de Grenoble, si le Pr Perronne n'a jamais médiatisé cette théorie-là, il l'a en revanche répétée à plusieurs reprises en privé.
Lyme, une maladie créée par un savant nazi et l'armée américaine
Mais le véritable virage s'est opéré avec la maladie de Lyme, qui est transmise par une piqûre de tique. Il fait partie des très rares infectiologues qui assurent qu'il peut exister une forme chronique de cette maladie et qu'elle pourrait subsister malgré un traitement classique de trois semaines d'antibiotiques. Selon lui, le refus d'une grande partie de la communauté médicale de reconnaître cette infection chronique serait un "scandale mondial, l'un des plus effarants de l'histoire de la médecine". Raison pour laquelle il propose de soigner ses patients sur le long terme avec des antibiotiques et de... l'hydroxychloroquine.
Pourtant, une étude randomisée a comparé un traitement antibiotique prolongé avec un placebo et n'a pas détecté de différence notable. Et une étude menée sur plus de 300 patients publiée en 2019 dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire montre encore que seuls 10% des patients venus consulter pour la maladie de Lyme en sont réellement atteints. Dans 80% des cas, ils ont été diagnostiqués avec une autre maladie (psychologique, rhumatologique, neurologique...). Et dans plus de 80% des cas, le traitement présomptif aux antibiotiques a échoué. De la "désinformation" selon Christian Perronne, selon qui cette maladie chronique serait de toute façon un bon business "pour les firmes pharmaceutiques" et sa sérologie volontairement "verrouillée à 5%" afin qu'elle reste une maladie rare.
Il va encore plus loin dans son livre La vérité sur la maladie de Lyme, puisqu'il suggère qu'elle a été créée par... Le vétérinaire nazi Erich Traub, qui aurait mené une expérimentation, en collaboration avec l'armée américaine, dans un centre secret à "Plume Island", près de la ville de Lyme (Connecticut, Etats-Unis). L'expérience, qui visait à transformer les tiques en armes biologiques, aurait mal tourné, selon lui, sans avancer aucune preuve concrète.
Même le Pr. Raoult critiquait ses positions sur Lyme
Discrédité, le Pr. Perronne évoque des "persécutions" et une "censure" émanant du "Club Lyme de l'IDSA" (Infectious diseases society of America) et du centre français de référence sur cette maladie, qui se trouve à Strasbourg. Ses propos, de plus en plus tranchés, trouvent échos chez des patients en errance. Mais ils provoquent aussi des réactions parfois violentes. Le Pr. Jean-Paul Stahl, qui a été amené à s'exprimer sur la maladie de Lyme et à faire des expertises pour différents instituts, des tribunaux, avec un avis classique dans la communauté des infectiologues, a vu un cercueil à son nom en carton brûler lors d'une manifestation de 'pro-Lyme' ; et a reçu, y compris à son domicile, environ 300 cartes postales pré-imprimées sur lesquelles les mots 'salaud' et 'assassin' étaient inscrits.
Ironie de l'histoire, si les Pr. Perronne et Raoult semblent désormais inséparables, le professeur marseillais n'avait pas hésité à flinguer son confrère dans une chronique du Point, en 2016, concernant la maladie de Lyme. "Il n'a aucun bagage scientifique spécifique dans ce domaine, autre que ses croyances et le support de ses disciples, écrivait-il. Il n'a pas de production scientifique lisible. Il a embrasé les théories alternatives et a même convaincu un grand hebdomadaire qu'il existait un complot tendant à dissimuler (pour quelle raison ?) l'ampleur du désastre."
Des études sur l'Artemisia bidonnées
Le Pr. Perronne est aussi un fervent défenseur de l'Artemisia, une plante utilisée dans la médecine traditionnelle chinoise. Il s'est ainsi associé à la Maison de l'Artemisia, association qui promeut cette plante dans plusieurs pays africains et a cosigné avec l'orthodontiste Lucile Cornet-Vernet, fondatrice de la Maison, deux études qui ont été publiées en 2018 et en 2019 dans la revue médicale Phytomedicine. Ces travaux, présentés comme randomisés, étaient censés démontrer l'efficacité de la tisane d'Artemisia pour traiter deux maladies potentiellement mortelles : le paludisme, causé par des parasites transmis aux personnes par des piqûres de moustiques et la bilharziose, une maladie chronique provoquée par des vers parasites.
Fait rare dans le monde de la recherche, ces deux recherches ont été rétractées en août 2020, après que la revue a découvert que les données incluses étaient fausses et manipulées. "Les auteurs n'ont pas été en mesure de fournir des explications", peut-on lire sur le site de la revue Phytomedicine. Et pour cause, les travaux cosignés par le Pr. Perronne présentaient des données statistiquement impossibles et les tableurs Excel montraient des traces évidentes de copié-collé. Tous les patients guérissaient, par exemple, en même temps (entre les jours 21 et 28), tous les effets indésirables des patients étaient des multiples de 5. Et la base de données sur la bilharziose présentait des patients clonés par groupes de 80 : les patients 1 à 80 étaient les mêmes que les 81 à 160, etc.
Aujourd'hui, l'Artemisia n'a pourtant jamais été aussi populaire, présentée comme solution miracle dans le documentaire Malaria Business, qui se base sur... les études frauduleuses du Pr. Perronne. Lui continue de défendre ses deux études faites avec "peu d'argent" et aux "irrégularités bénignes" dénonçant même "une cabale" et pointant du doigt "Big Pharma". De quoi l'éloigner encore plus du monde médical et de la recherche tout en renforçant son image de résistant parmi les complotistes, les antivax... Et l'extrême droite.
