A chaque vague ses vedettes rassuristes. Pour la première, c'est Didier Raoult qui a monopolisé toute l'attention médiatique, assénant en février 2020 que le Covid est "probablement l'infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes", avant de déclarer un mois plus tard être très étonné si le nombre de morts dépassait en France les 10 000 (on en est à plus de 90 000), puis d'annoncer en mai que l'épidémie est "en train de se terminer". Au début de la deuxième vague, le chercheur Laurent Toubiana, le sociologue Laurent Mucchielli et le physiologiste Jean-François Toussaint ont repris le flambeau médiatique et se sont démultipliés devant les micros, de Sud-Radio à Cnews. Assurant que le virus ne circulait plus, le trio a contesté l'efficacité du confinement, les politiques "anxiogènes" du gouvernement ou les chiffres "exagérées" de l'épidémie. Depuis, ces trois-là se sont faits très discrets.
Pour la troisième vague, c'est l'épidémiologiste Martin Blachier, l'urgentiste Gérald Kierzek et l'urologue Michaël Peyromaure qui ont martelé dans les médias leur opposition à des mesures restrictives et minimisé la remontée épidémique. "Je ne pense pas qu'on reconfinera", déclare le premier début février sur Cnews. Selon Martin Blachier, on pourra même bientôt rouvrir des lieux grâce aux autotests antigéniques. "On entre vraiment dans les derniers mètres les plus compliqués de l'épidémie. On sait qu'il n'y aura pas un nombre de morts beaucoup plus important qu'aujourd'hui", prédit-il encore le 23 février dans Ouest France. Un discours optimiste qui a fait mouche sur les plateaux de télévision. Au mois de janvier, selon la plateforme de veille média Tagaday, le trentenaire n'était précédé que par Axel Kahn et le président du Conseil scientifique Jean-François Delfraissy dans le classement des spécialistes du Covid les plus cités dans les médias audiovisuels. Très fort pour celui qui est le benjamin des experts cathodiques.
"Chouchou" de Pascal Praud
Aujourd'hui, une partie de la France a renoué avec le confinement, et la situation épidémique est une nouvelle fois alarmante. Celui qui se présente comme épidémiologiste et spécialiste en santé publique ferait-il son mea culpa ? "Non", nous assure-t-il, très sûr de lui. Quand on le confronte à ses prédictions, Martin Blachier préfère immédiatement cibler des confrères épidémiologistes réputés, qui auraient péché par alarmisme en annonçant "une vague exponentielle début mars". Mais comment alors expliquer la situation critique en Ile-de-France, tout comme la hausse des cas quotidiens en mars ? "On recommence aujourd'hui à voir une saturation des réanimations qui ne s'explique pas par une envolée du taux de positivité. Nous avons en France du retard sur la vaccination, avec un décalage dans le planning, par manque de doses, qui nous pénalise. L'objectif est de tenir jusqu'à ce que la vaccination produise ses effets. Mais le variant n'entraîne pas nécessairement de courbe exponentielle dans les départements où il est majoritaire, comme nous l'ont prédit certains épidémiologistes. Dominique Costagliola explique aujourd'hui avoir annoncé cette situation, mais ses prédictions initiales étaient fausses, tout comme celles de Vittoria Colizza qui prédisait une montée en flèche des hospitalisations dès mi-février", assure Martin Blachier.
Sauf qu'en réalité, on peine à voir pourquoi le taux de positivité des tests devrait expliquer la saturation des réanimations. Que les experts de Santé publique France, eux, ont trouvé une corrélation entre la diffusion du variant et les taux de croissance des infections. Et qu'en janvier, les épidémiologistes, à commencer par le président du Conseil scientifique, Jean-François Delfraissy, s'inquiétaient bien de tensions à venir sur les hôpitaux, attendues pour... mars.
Il faut préciser que ce "chouchou" du bateleur Pascal Praud est nettement moins populaire du côté des chercheurs universitaires que dans les médias. Il s'est ainsi fait rabrouer par ses confrères épidémiologistes en suggérant que la hausse des admissions en réanimation serait due à un remplissage abusif des lits. Si cette position lui a valu les compliments de Nicolas Dupont-Aignan (qui a évoqué une "impressionnante analyse" sur des "chiffres gonflés" en réanimation), elle a suscité indignations et moqueries d'une partie de la communauté scientifique. D'autant que Martin Blachier avait déjà, lors de la deuxième vague en octobre dernier, questionné la réalité des chiffres des cas positifs.
"Sur les plateaux télé, des pseudo-experts continuent de raconter n'importe quoi en minimisant l'ampleur de la crise, en disant que l'on mettrait des malades en réanimation sans raison", s'indigne ainsi dans L'Express Dominique Costagliola, Grand prix de l'Inserm. "Je n'ai jamais dit qu'on remplissait les réanimations", se défend aujourd'hui Martin Blachier. "Il y a eu un phénomène d'augmentation du stock en réanimation extrêmement forte en Ile-de-France sur une semaine, un changement de tendance important décorrélé de tous les autres indicateurs. Cette augmentation du nombre de patients en réanimation est même décorrélée du nombre de décès à l'hôpital sept jours après alors que ces deux courbes étaient parfaitement collées jusqu'alors. J'ai cherché à expliquer ce phénomène. Comme par hasard, cette augmentation a eu lieu au moment où il y a eu des déprogrammations d'autres interventions chirurgicales. J'ai regardé les chiffres et appelé des gens sur le terrain. Ce qu'on m'a expliqué, c'est qu'effectivement, un certain nombre de ressources ont été déplacées vers les lits Covid en réanimation, ce qui expliquerait ce décrochage de tendance". Une position qui avait notamment ulcéré Jérôme Marty. "Allez dans les services ! C'est mieux d'être auprès des malades qu'auprès des courbes. C'est la réalité" lui avait ainsi vertement répondu ce médecin généraliste le 16 mars dans l'émission de Laurence Ferrari.
"Ce variant a vraiment bon dos"
Au coeur du différent de Martin Blachier avec une majorité d'épidémiologistes, on retrouve la question de la contagiosité et de la gravité du variant britannique. Selon le rapport du Conseil scientifique du 11 mars, les données de surveillance françaises indiquent que le variant britannique est "entre 52% et 69% plus transmissible que le virus historique sur notre territoire" (Gaymard et al, Eurosurveillance), ce qui est expliqué qu'il soit rapidement devenu majoritaire en France. Des données que minimise pourtant Martin Blachier, pour qui on mettrait "tout sur le compte du variant". Alors que de nombreux épidémiologistes ont fustigé l'attentisme du gouvernement face à une remontée progressive de l'épidémie depuis janvier, lui a au contraire salué le choix d'Emmanuel Macron de ne pas les avoir écoutés.
Pour Martin Blachier, c'est le relâchement des populations, notamment en Ile-de-France, qui serait la cause première de cette situation. "Le relâchement est prouvé par toutes les études sur les comportements des personnes pendant cette pandémie, c'est la conséquence de la "fatigue Covid" qui conduit à une baisse d'adhésion inexorable au cours du temps. Ce variant a vraiment bon dos et semble une explication toute trouvée à toute nouvelle évolution à la hausse. Il permet également d'encore et toujours alimenter la peur du virus" argumente-t-il, rejetant des études comme celle parue dans le British Medical Journal avançant que le variant britannique serait à 64% plus mortel.
Dans cette optique, Martin Blachier est ainsi, sans surprise, critique sur le confinement dans seize départements auquel s'est finalement résolu le gouvernement. "C'est la pire des solutions quand on ne peut rien faire d'autre : dépistage massif par autotests, ouverture de lits en soins intensifs, priorisation de la vaccination dans les zones où les réanimations sont sous tension, confinement des plus vulnérables le temps de les vacciner...." nous dit-il.
D'alarmiste à rassuriste
L'épidémiologiste n'a pourtant pas toujours été sur une ligne aussi optimiste. A la sortie du premier déconfinement, il faisait, avec son entreprise Public Health Expertise, des prévisions alors jugées alarmistes. En avril 2020, il annonçait que l'épidémie pouvait faire 85 000 morts au septembre 2020 (ce chiffre a été atteint en février 2021). A l'automne, il avait aussi ferraillé sur un plateau de télévision contre le rassuriste Jean-François-Toussaint qui niait la reprise épidémique. En revanche, il s'était alors déjà montré bien trop confiant en annonçant un pic épidémique de manière prématurée, allant jusqu'à évoquer une "vaguelette". "L'entrée en réa semble arriver au sommet de sa courbe, on est à un début de plateau descendant sur l'entrée en réanimation (...) Les mesures de couvre-feu et de confinement c'est totalement décalé", déclarait-il le 13 octobre. Plus tard, il fera son mea culpa en prétextant d'un oubli météorologique : "Il y a quelque chose que je n'ai pas anticipé, c'est l'arrivée des mauvais jours". Rappelons que la supposée "vaguelette" a été en France plus meurtrière que la première vague.
Aujourd'hui, Martin Blachier s'oppose frontalement à des épidémiologistes et infectiologues au sujet de la stratégie zéro-Covid, défendue notamment par Antoine Flahault ou Karine Lacombe. Une stratégie qui consiste à éradiquer le virus plutôt que de "vivre avec", à l'image de ce que font des pays asiatiques ou l'Australie. "Partout où cela s'est fait, il y a des situations particulières. Soit ce sont des îles comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande, soit ce sont des pays où, culturellement, il est plus facile de faire respecter des consignes drastiques. Par ailleurs, l'Australie confine régulièrement des villes de trois millions d'habitants pendant une semaine pour quelques cas de Covid. Enfin, je ne suis pas certain qu'en Europe, nous ayons la capacité de fermer hermétiquement les frontières, tout comme d'enfermer les gens de force chez eux. Est-ce une option vraiment crédible, alors qu'on est à un mois d'avoir vacciné notre population la plus vulnérable ? Sans parler des dégâts d'un confinement long et strict pendant plusieurs mois...", tranche-t-il. Pourtant, les experts avertissent que la vaccination des personnes les plus âgées ou fragiles ne réglera pas tous les problèmes. "Les vaccins sont en train d'être déployés dans de nombreux pays, mais cela ne signifie pas que tout sera bientôt résolu. Nous allons simplement passer à une autre phase de cette pandémie", avertissaient dans le Lancet des représentants du Conseil international des sciences.
"Quelqu'un de beaucoup trop sûr de lui"
Chez les épidémiologistes ou les infectiologues, la mention du nom de Martin Blachier déclenche souvent des moues évocatrices. "Il se donne le titre d'épidémiologiste, mais je ne vois pas ce qui justifie qu'on l'appelle ainsi au regard de sa production scientifique. Il fait partie de ces experts qui ne travaillent pas sur la crise et ont beaucoup de temps pour aller sur les plateaux télé", cingle l'un d'entre eux. On fustige aussi son arrogance. "C'est quelqu'un de beaucoup trop sûr de lui. Quand on entend son ton péremptoire ne manifestant aucun doute, on comprend tout de suite qu'il n'est pas expert", note un épidémiologiste en vue. On souligne volontiers que Martin Blachier n'est pas universitaire, mais représente une société privée, Public Health Expertise, qui a réalisé des modèles de simulations pour l'hépatite C, le dépistage des cancers ou le VIH. Lui rétorque qu'il travaille avec "les meilleurs", qu'il ne fait pas des horaires de fonctionnaire et qu'il prend aussi en compte l''état psychologique de la population".
"Mon métier est de faire de la santé publique. Ceux qui comme Jérôme Marty expliquent que je devrais plutôt être dans les services de réanimation ont un discours totalement absurde. Si je suis sur les plateaux, c'est parce qu'on m'invite. Et si je suis invité, c'est parce que les gens ont besoin d'une information qu'ils estiment de qualité. Je n'ai jamais avancé quelque chose qui ne soit pas sous-tendu par des études ou des travaux de mon équipe. Je ne suis pas payé par le contribuable, je me paie moi-même. Je suis donc libre et indépendant. Et j'ai plus publié sur le Covid que certains universitaires" nous explique-t-il. Cela justifie-t-il, par exemple, d'aller débattre chez Cyril Hanouna avec l'éructant avocat Fabrice Di Vizio, sosie de Roberto Begnini et défenseur de Didier Raoult ? "C'est du politiquement correct. Qui regarde Touche pas à mon poste (TPMP) ? Les jeunes. Ne vaut-il pas mieux que quelqu'un comme moi y aille pour dire aux jeunes d'aller se faire vacciner, ou sinon de se faire tester ? Des personnes comme Dominique Costagliola devraient faire ce boulot, car elles sont payées par la fonction publique. Je travaille à mon propre compte et je vais à la télévision sur mon temps libre, mais on me le reproche. Pensez-vous que les jeunes connaissent Dominique Costagliola ? Quelqu'un comme Di Vizio est le relais d'une pensée parfois complotiste. Il argumente bien. Il vaut mieux le contredire. Si Gabriel Attal ou Agnès Pannier-Runacher vont sur TPMP, c'est aussi pour s'adresser aux jeunes. J'essaie d'être pragmatique, et de m'adresser à 1,5 million de jeunes. Par ailleurs, Hanouna me laisse librement déployer ma pensée. Il fait son job en parlant de l'épidémie à son public".
L'ironie de l'histoire est que, critiqué par des épidémiologistes universitaires, Martin Blachier se retrouve aussi de l'autre côté régulièrement attaqué par des partisans de Didier Raoult et par des militants antivax, qui lui reprochent par exemple sa défense du vaccin AstraZeneca comme ses liens avec "Big Pharma". La rançon d'une omniprésence médiatique. Ces derniers temps, cependant, l'épidémiologiste semble regagner du crédit auprès des soutiens du professeur marseillais. Même la revue Nexus, dédiée aux pseudo-sciences, lui a octroyé des bons points quand, face à Cyril Hanouna, il a assuré être "100% d'accord avec Didier Raoult" sur un point : "On a trop terrorisé la population"...
