Si la situation sanitaire française connaît une légère embellie depuis quelques jours, elle reste préoccupante. Plus de 30 000 nouveaux cas de Covid-19 sont enregistrés chaque jour en moyenne. Et pourtant, le gouvernement compte toujours lever progressivement les mesures sanitaires à partir du début du mois de mai. A ce rythme, la décrue ne sera pas suffisante dans une semaine pour espérer que l'épidémie soit maîtrisée pendant l'été, alerte Mahmoud Zureik, professeur d'épidémiologie et de santé publique à l'université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et co-fondateur du Collectif "Du Côté de la Science", dans la première partie de notre grand entretien.
Dans cette deuxième partie, le spécialiste rappelle que la timide baisse pourrait être enrayée notamment en raison de l'ouverture des écoles dès cette semaine. Surtout, Mahmoud Zureik épingle le ministre de l'Education nationale, Jean-Michel Blanquer, coupable de refuser la réalité des faits depuis des mois, retardant d'autant la mise en place de mesures qui auraient permis d'améliorer la situation sanitaire à l'école et en France.
L'Express : L'entourage du ministre de l'Education nationale Jean-Michel Banquer a déclaré que "la situation sanitaire n'a pas fléchi, [ce qui] accrédite le fait que la fermeture des écoles n'a aucun impact. On se contamine moins à l'école que dans le milieu intrafamilial". Les faits sont pourtant têtus : la littérature scientifique montre que la fermeture des écoles a un impact sur la circulation du virus chez les enfants et dans la population générale. Le ministre n'est-il pas en plein déni de réalité ?
Mahmoud Zureik : Si la déclaration provient de "son entourage", cela veut dire qu'elle a été autorisée par le ministre. Bien évidemment, c'est du déni de réalité et la suite des évènements lui donne tort car nous observons une amélioration de la situation sanitaire depuis la fermeture des écoles. Le virus circule chez les enfants : ils se contaminent à la maison, mais aussi à l'école. Et la circulation du virus dans les écoles est proportionnelle à la circulation dans le reste de la société. Ce refus de voir la réalité en face n'est pas nouveau chez lui et a eu un important impact négatif : cela a retardé la mise en place des mesures nécessaires pour sécuriser l'école. Et quand elles ont été prises, cela a toujours été à reculons, lorsque nous étions au pied du mur. Le port du masque pour les enfants de 6 à 11 ans, a par exemple été imposé avec deux trois mois de retard.
Or, lorsque vous prenez des décisions au dernier moment et à reculons, vous n'encouragez pas l'adhésion au projet et aux objectifs. Si le gouvernement disait : "Je mets l'école au coeur de ma stratégie et je lui donne les moyens", s'il disait aux parents : "Dites à vos enfants qu'ils seront les héros de l'épidémie, que grâce à eux il va être possible de combattre le virus", soyez sûr que l'adhésion générale serait bien meilleure. Mais quand on dit aux parents, aux enfants et aux adolescents : "il n'y a pas de problèmes à l'école", et que l'on impose par la suite des mesures restrictives, cela devient incompréhensible pour les parents et les enfants et la capacité d'y adhérer est fatalement moindre.
Quelles sont les mesures les plus urgentes ?
Il faut d'abord rappeler que les annonces faites le 22 avril par le Premier ministre vont dans le bon sens. Une partie des mesures préconisées commence à être prise en compte, comme les autotests pour les lycéens. Mais elles sont insuffisantes et interviennent tard. Le Premier ministre promet 64 millions de tests pour les personnels de l'Education nationale, puis pour les lycéens, d'ici le 10 mai. Cela laisse entendre qu'il ne les a pas commandés avant et en quantité insuffisante. Quand aux tests salivaires, les autorités annoncent vouloir en pratiquer 600 000 chaque semaine : cela correspond à 10% des écoliers et collégiens. L'objectif n'est pourtant pas de faire un échantillon de cette tranche d'âge, mais de dépister, d'identifier et d'isoler. Dans un territoire où le virus circule largement, il faudrait que ces tests soient fréquents et visent un maximum d'élèves, pas forcément 100% ni même 90%, mais pas 10% non plus...
La mise en place de ces tests qui sera progressive ne permettra sans doute pas de mettre en place des protocoles efficaces avant la fin de l'année scolaire. Rappelez-vous quand le gouvernement a annoncé, en novembre, qu'il avait commandé 300 0000 tests pour l'école : rien ne s'est passé jusqu'à la fin de l'année. Et le 10 janvier, quand le ministre de l'Education Nationale a refait une annonce concernant les tests salivaires, il ne s'est rien passé non plus. Finalement, on a commencé timidement à tester en mars. Le véritable enjeu est donc la rentrée scolaire de septembre : il faut la préparer dès maintenant, développer des outils pour les cours à distance, organiser les classes réduites en nombre d'élèves, réorganiser les cantines, favoriser les activités extérieures et la politique de test et dépistage. Sans oublier la vaccination des personnels de l'enseignement. Là encore, il faudrait déclarer que l'école est au centre de la stratégie anti-Covid, et que le gouvernement dise aux personnels qui assument ces tâches : "Je vous protège, je vous considère comme profession ultra-prioritaire".
Quid des mesures d'aération et de purification de l'air ? Là aussi, rien ne semble avoir été fait alors qu'il s'agit de mesures efficaces...
C'est là où l'on voit que le gouvernement a traîné pour prendre les mesures nécessaires. Il y a encore quelques mois, le ministre de l'Education affirmait que les purificateurs d'air n'étaient pas nécessaires. Puis, lors de son discours du jeudi 22 avril, il a indiqué que les capteurs de CO2 étaient finalement importants et qu'il fallait encourager les collectivités à les installer. Sauf que les capteurs de CO2 ne vont pas régler le problème à eux seuls, ils sont utiles, bien sûr, mais il ne s'agit de "thermomètre", ils ne purifient pas l'air.
Il fallait s'intéresser à ces questions dès la sortie du 1er confinement, en mai - juin 2020, car la mise en place de systèmes de ventilation, l'aménagement des classes et des cantines, tout cela ne se met pas en place du jour au lendemain. Un an plus tard, nous en sommes presque au même point et nous nous retrouvons encore une fois à prendre des décisions au pied du mur, de façon précipitée. Il faut décider aujourd'hui de la stratégie à appliquer pour l'école d'ici septembre et définir les moyens que l'on se donne pour y parvenir.
Jean-Michel Blanquer, qui a freiné des quatre fers jusqu'à maintenant, prendra-t-il les décisions qui s'imposent dans les semaines et mois à venir ?
J'ai des doutes sur sa volonté de mettre en place ces mesures. Or, faut-il le rappeler, 40 000 enfants et adolescents étaient contaminés par le Covid-19 chaque semaine début avril, et 30 000 en mars. Ils se font contaminer et ont un rôle dans la transmission. Donc si nous voulons maîtriser l'épidémie, il faut renforcer les mesures à l'école, au même titre que dans les lieux professionnels, en milieux clos, à la maison, etc.
Faudra-t-il vacciner largement les enfants et quand cela sera-t-il possible ?
Avant toute chose, il va falloir mener des essais cliniques et des études pour déterminer si les vaccins sont efficaces pour les enfants et sans problème de sécurité. Pour l'instant, seul un communiqué de presse a été publié par Pfizer-BioNTech. Selon ce document, sur les 2260 adolescents qui ont participé à une étude clinique aux Etats-Unis, aucun de ceux qui ont été vaccinés n'a été infecté par le Covid-19, contre 18 pour les non-vaccinés. D'autres études ont été lancées, mais il va falloir attendre les résultats. Il faudra s'assurer à la fois de leur efficacité, mais aussi de leur absence de risque.
Ensuite, il faudra se demander si le vaccin est nécessaire pour les enfants ? Il s'agit d'une question difficile, parce que s'il y a des cas graves et des Covid longs chez les enfants, ils ne sont fort heureusement pas fréquents, même s'il faudra surveiller tout cela de près avec les nouveaux variants. Au niveau individuel, le bénéfice pour eux peut sembler moindre, donc la réponse peut être oui ou non selon les résultats des essais cliniques. Faut-il vacciner les enfants pour protéger le reste de la population ? Là encore, c'est compliqué. En France, on utilise la plupart du temps les vaccins pour la protection individuelle, rarement pour autrui. Prenez les vaccins contre la grippe : on vaccine les sujets âgés et ceux avec certains facteurs de risque, mais pas les enfants. En Grande-Bretagne en revanche, on vaccine les enfants contre la grippe afin d'éviter la transmission et de protéger les parents et les grands-parents. C'est une question de mentalité, donc ça mérite un débat qui doit être tranché avec les connaissances scientifiques et avec des considérations sociétales.
Ce qui est sûr, c'est que nous avons besoin d'atteindre l'immunité collective, quand environ 80% de la population sera immunisée. Pour cela, nous allons avoir besoin de vacciner toutes les tranches d'âge, dont les mineurs. D'autant qu'il faut rappeler que, si nous vaccinons la grande majorité des adultes et pas les enfants, le virus circulera essentiellement dans cette tranche d'âge, avec le risque d'apparition de variants.
Quel est le principal argument en faveur de la non-réouverture des écoles ?
Nous avons besoin d'amplifier la baisse avant d'ouvrir. Oui, fermer les classes engendre des effets négatifs pour les enfants, j'en ai et je constate bien les effets sur eux. Mais la durée de l'épidémie est également traumatisante pour eux : d'une part ils subissent la situation tout comme nous, et comme ils sont plus sensibles, l'impact est très fort, d'autre part voir leurs parents malades, au chômage, ou inactif n'est pas non plus facile. D'où l'importance de sortir de cette situation au plus vite. D'autant que nous parlons d'une ou deux semaines de plus, que l'on pourrait rattraper en prolongeant l'année scolaire ! Si l'objectif est d'amplifier la baisse de l'épidémie, c'est une option à prendre en compte. Et puis je ne pense pas que les enfants britanniques, qui ont connu une fermeture des écoles prolongées, seront moins bien éduqués à long terme que les nôtres. Le distanciel ne remplace pas le présentiel, certes, mais il aurait pu servir... Si nous avions développé les outils adéquats, s'il y avait eu un plan clair dès le début. Il faut tout faire pour sortir de cette épidémie tous ensemble et prendre les mesures nécessaires pour y parvenir, y compris pour l'école.
