Des espèces invasives, les Français connaissent surtout le rat, le moustique tigre, la tortue de Floride ou l'écrevisse américaine. Autant dire, une toute petite partie de ce bestiaire envahissant. "La littérature scientifique recense environ 5000 plantes ou animaux exotiques, ayant un impact négatif sur les écosystèmes ou la population humaine ", assure Franck Courchamp, écologue et directeur de recherche au CNRS. Profitant du transport de marchandises, du tourisme et du réchauffement climatique, ils colonisent les moindres recoins de la planète. Et le coût de leur prolifération est bien plus important qu'on ne le pense.
Prenez la moule zébrée, par exemple. Ce petit mollusque, inoffensif en apparence, ravage les écosystèmes des grands lacs canadiens. En se multipliant, il réduit fortement la quantité de plancton disponible pour les autres espèces. Le bivalve aurait ainsi déjà coûté près de 10 milliards de dollars à la société. Les longicornes asiatiques font pire. Ces insectes aux longues antennes détruisent les forêts et les arbres dans les villes pour un coût estimé à 40 milliards de dollars sur les vingt dernières années. On pourrait multiplier les exemples : sur l'île de Guam, au nord de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les serpents arboricoles font sauter les installations électriques. A Porto Rico ou à Hawaii, la grenouille Coqui fait parfois tellement de bruit que sa présence réduit la valeur des biens immobiliers aux alentours. Parfois, c'est la santé des hommes que les espèces envahissantes mettent en péril : la fourmi de feu dont la morsure douloureuse peut entraîner des chocs anaphylactiques, envoie, chaque année plusieurs dizaines de milliers de personnes à l'hôpital.
"Le coût des espèces invasives est très important mais paradoxalement ce n'est pas encore la priorité des gouvernements", déplore Franck Courchamp. Avec son collègue Christophe Diagne, postdoctorant au Laboratoire Écologie, Systématique, Évolution de l'Université Paris Saclay, le chercheur s'est donc penché sur le coût global en dollars des espèces invasives afin de sensibiliser nos dirigeants. Les deux scientifiques ont passé au crible 850 études et élaboré une méthodologie permettant de comparer et compiler les résultats compatibles. Un travail fastidieux financé par BNP Paribas, le fond Axa pour la recherche, le CNRS, et l'Université Paris Saclay.
L'équivalent du PIB de l'Australie
Les résultats, publiés dans la revue Nature, mettent en lumière l'ampleur du phénomène : sur la période 1970-2017, les espèces invasives auraient déjà coûté près de 1300 milliards de dollars dans le monde, soit l'équivalent du PIB d'un pays comme l'Australie. Mais plus que la valeur, c'est surtout la tendance qui inquiète. Le montant de la facture double tous les six ans, et triple quasiment à chaque décennie. Pour l'année 2017, il atteint 167 milliards de dollars. "Mais ces chiffres sont sans doute largement sous-estimés", prévient Christophe Diagne. En effet, il n'existe pas d'études de coût pour toutes les espèces. Soit parce qu'elles n'ont pas encore été étudiées, soit parce qu'il est difficile de mesurer leur impact. Par exemple, comment chiffrer en dollars la disparition d'une espèce à la suite de l'arrivée d'un prédateur ? "Pour cette étude, nous n'avons utilisé que les données les plus robustes. Mais si on se montre moins conservateur, nos chiffres peuvent facilement être multipliés par quatre", précise Christophe Diagne.
L'ordre de grandeur des dégâts occasionnés par les espèces invasives serait alors de 5200 milliards de dollars sur la période 1970-2017 et de près de 700 milliards de dollars par an. De quoi faire sérieusement réfléchir les gouvernements. "Il faut mettre davantage l'accent sur la prévention car une fois qu'une espèce est installée, les coûts deviennent plus importants", soulignent les deux chercheurs. "On sait par exemple que les rongeurs arrivent au niveau des ports. On peut placer des systèmes de contrôle à ces endroits-là", précise Christophe Diagne. La Nouvelle-Zélande a déjà pris de l'avance. Le pays ambitionne de réduire à zéro le nombre d'espèces invasives sur ses terres. En Europe, les efforts ne sont pas aussi prononcés, même s'il existe une liste noire regroupant plusieurs dizaines d'espèces nuisibles. Mais il est encore temps. "A l'image du Royaume-Uni et de sa politique anti-ragondin dans les années 1960, des pays ont déjà gagné des batailles contre des espèces nuisibles, rappelle Franck Courchamp". Il s'agit cependant d'un combat qui s'inscrit dans la durée, et basé sur la mise en place de systèmes de surveillance. "Certes, on ne pourra jamais retirer tous les rats de France. En revanche, une certaine forme de contrôle est possible" assure le chercheur. Pour convaincre le gouvernement, Franck Courchamp et son collègue préparent d'ailleurs une nouvelle étude, centrée cette fois-ci sur le coût des espèces invasives en France. Son contenu sera dévoilé dans quelques mois. Mais les deux experts l'assurent : le montant de la facture, pour l'Hexagone, est "ahurissant".
