Le chiffre fait froid dans le dos : la planète a perdu en moyenne près de 70% de ses populations d'animaux sauvages en une cinquantaine d'années. A première vue, ce constat tiré de l'Indice Planète vivante - l'évaluation de référence du Fonds mondial pour la nature (WWF) - publié ce jeudi 13 octobre ne laisse guère d'espoir. Sans une action concertée et globale, la biodiversité aura disparu de notre chère Terre d'ici quelques décennies tout au plus. Pourtant, s'il a le mérite d'alerter la population et les gouvernants sur l'urgence d'agir, ce chiffre est à mettre en perspective.
Premièrement, aussi sidérant soient-ils, ces fameux 69% - pour être précis - ne concernent que les vertébrés sauvages : oiseaux, poissons, mammifères, amphibiens et reptiles. Les êtres vivants dépourvus de colonne vertébrale et d'os, comme les insectes, les méduses, les éponges ou certains planctons en sont absents. Or, ces populations représentent la grande majorité des espèces animales. Rien d'anormal à cela. Les invertébrés, souvent de petite taille et qui vivent à l'abri des regards, sont plus difficiles à étudier et, donc, à comptabiliser.
Pourtant, les invertébrés, et en particulier les insectes, sont également menacés d'extinction. Selon une méta-analyse de 73 études différentes portant sur l'état de la faune entomologique publiée en 2019 dans la revue Biological Conservation, plus de 30% des espèces d'insectes sont menacées d'extinction, ce qui représenterait le "plus massif épisode d'extinction" depuis la disparition des dinosaures. Pis, il semble probable, même si les estimations varient selon les études, que la population d'insectes ait diminué de 75% en cinquante ans. Les hyménoptères, comme les abeilles ou les fourmis, voient leurs populations menacées de disparition de plus de 50%. Si des espèces envahissantes en profitent pour prendre leur place, comme le bourdon fébrile ou la fourmi de feu qui supportent mieux les pesticides que leurs congénères, leur accroissement n'est pas assez rapide pour compenser la disparition des autres espèces. Selon certains spécialistes, dans 100 ans, tous les insectes pourraient avoir disparu de la surface de notre planète...

Effondrement des vertébrés depuis 1970.
© / @WWF
Or, la disparition de ces animaux pourrait provoquer des catastrophes en cascade. Tout d'abord, ceux qui se nourrissent d'insectes (oiseaux, amphibiens, poissons ou chauves-souris) seraient privés de nourriture. Certaines études ont déjà montré un lien direct entre le déclin de certains vertébrés et la diminution des insectes. Ensuite, cela aurait un impact sur la pollinisation, ce qui aurait des conséquences gravissimes sur notre agriculture, alors que nous nous apprêtons à franchir le cap des 8 milliards d'êtres humains. Au final, l'effondrement des insectes entraînerait dans sa chute la biodiversité dans son ensemble, et menacerait directement l'humanité.
Une réalité "catastrophique"
Mais revenons à nos chers vertébrés. Leur population a-t-elle chuté de 69% comme pourrait le laisser entendre ce rapport ? La réponse est non. L'étude, menée par l'Institut de zoologie de Londres, suit 5 320 espèces, réparties en quelque 32 000 populations d'animaux à travers le monde. Et le rapport précise bien qu'il faut relativiser ce chiffre. Imaginez, écrivent les auteurs, que nous partions de trois populations : les oiseaux, les ours et les requins. Les oiseaux passent de 25 à 5, soit une baisse de 80%. Les ours qui étaient 50, tombent à 45, soit une chute de 10%. Et les requins passent de 20 à 8, soit une baisse de 60%. Cela nous donne une baisse moyenne de 50%. Mais le nombre total d'animaux est passé de 150 à 92, soit une baisse d'environ 39%. Fin 2020, des chercheurs avaient jugé, dans un article publié dans Science, que cet indicateur donnait une vision "catastrophiste" de l'érosion de la biodiversité, en estimant que la diminution extrême de certaines populations affectait de façon "disproportionnée" la moyenne globale.
Pour cette nouvelle édition, l'indice a été recalculé en excluant certaines espèces ou populations, et en intégrant 838 nouvelles espèces et 11 011 populations de plus par rapport à 2020 - une augmentation considérable. "Même après avoir supprimé 10% de l'ensemble complet de données, nous constatons toujours des baisses d'environ 65%", a déclaré Robin Freeman, responsable de l'unité des indicateurs et des évaluations à la Zoological Society of London et auteur du rapport.
Toutefois, ne nous égarons pas. Le rapport pointe une réalité indéniable : le vivant est en proie à une disparition de masse, probablement sous-estimée. En à peine cinquante ans, les populations de gorilles des plaines ont diminué de 80% ; celles des éléphants des forêts d'Afrique, classés en danger critique d'extinction, de 86 %. Les populations de requins et de raies océaniques se sont également effondrées (-71 %). D'autres populations - environ la moitié de celles qui ont été étudiées - sont en revanche stables ou s'accroissent. Les chiffres sont "vraiment effrayants" pour l'Amérique latine, a déclaré Mark Wright, directeur scientifique du WWF, avec 94% de disparition en moyenne dans cette région "réputée pour sa biodiversité" et "décisive pour la régulation du climat". L'Europe a, elle, vu sa population d'animaux sauvages diminuer de 18% en moyenne. La destruction des habitats naturels, en particulier pour développer l'agriculture, reste la cause principale, selon le rapport, suivi par la surexploitation et le braconnage. Le changement climatique est le troisième facteur, mais son rôle "augmente très, très vite". Suivent la pollution de l'air, de l'eau et du sol, ainsi que la dissémination par l'homme des espèces invasives.
A la veille de la COP15 Biodiversité qui se tiendra début décembre, les gouvernants sont prévenus. Ils devront établir un nouveau cadre mondial visant à mettre un terme à l'effondrement constaté d'ici à la fin de la décennie. Sans quoi l'humanité devra, dans un futur proche, faire face à ses fautes, et assumer de n'avoir rien fait à temps. Car si la situation est catastrophique, elle n'est pas encore désespérée.
