Et si les dégâts étaient plus importants que prévu ? C'est la question à laquelle répond une étude publiée lundi dans la revue Biological Reviews. Des chercheurs américains dressent un constat alarmant : 7,5% à 13% des 2 millions d'espèces connues pourraient déjà avoir disparu depuis l'an 1500. Un chiffre bien supérieur au 0,04% avancé par la liste rouge d'Union internationale pour la conservation de la nature - qui compte 28 918 espèces, dont 35 765 menacées d'extinction. En 2020, l'UICN avait ainsi rajouté dans la catégorie "éteintes" trois espèces de grenouilles d'Amérique centrale. Selon les chercheurs, la liste rouge est "biaisée puisqu'elle prend en compte une infime fraction des invertébrés, alors qu'ils constituent la grande majorité (95% à 97%) des espèces animales connues.

A l'été 2021, l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) avait pour la première fois dressé un état des lieux des mollusques continentaux en France métropolitaine, estimant que 11% d'entre eux étaient menacés. Un effort loin d'être suffisant pour les chercheurs américains : "Contrairement à l'évaluation de toutes les espèces d'oiseaux et de la plupart des mammifères (seulement ~5% répertoriés comme données insuffisantes), sur les ~1,5 million d'espèces d'invertébrés décrites acceptées par l'UICN (2020), seules 23 808 (1,6%) ont été évaluées." Dans leur étude, les auteurs se sont concentrés sur la prise en compte des invertébrés, choisissant d'analyser la situation des mollusques (escargots et limaces). "Les mollusques sont un groupe d'invertébrés assez bien connu, ce qui les rend précieux du point de vue de l'extrapolation des taux d'extinction à la biodiversité plus largement", indique l'étude.

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Parmi les invertébrés terrestres, les mollusques sont de bons candidats pour évaluer les pertes d'espèces, car ils laissent des restes durables (coquilles) dans les archives fossiles et archéologiques lorsqu'ils meurent. A l'issue de leurs recherches, les experts concluent à la disparition de 150 000 à 260 000 espèces depuis l'an 1500. Les chercheurs ont exprimé la conclusion suivante : "Les taux d'extinction actuels, en particulier chez les invertébrés terrestres, sont bien plus élevés que le taux d'extinction naturel (...) Nous assistons très probablement au début de la sixième extinction de masse. "Grâce à leurs travaux, ils ont pu comparer les différences entre les habitats : les scientifiques montrent aussi que le phénomène d'extinction touche davantage les terres émergées que l'océan, bien que les espèces marines subissent aussi des menaces significatives et croissantes.

"Il n'y a plus de place pour le scepticisme"

L'étude précise aussi que la crise concerne davantage les espèces insulaires que les continentales. Dans leurs travaux, les chercheurs soulignent l'importance d'inclure des invertébrés "dans toute estimation plausible de l'extinction globale de la biodiversité", ajoutant qu'"il est problématique d'utiliser des animaux vertébrés pour prédire les événements mondiaux. Autrement dit, il est important d'étudier un plus large panel d'espèces pour mieux observer les effets futurs. D'autant que pour protéger une espèce, il est nécessaire de la connaître. Par ailleurs, la place d'une espèce sur la liste rouge peut avoir d'importantes conséquences en termes de mesures de protection comme de financements. Au cours de leurs travaux, les chercheurs appellent les autorités ainsi que la population à réagir. "Il n'y a plus de place pour le scepticisme, à se demander si cela se produit vraiment", concluent les chercheurs.

Si l'étude admet que l'enregistrement d'un invertébré comme une espèce menacée ne fait pas la une des journaux, la sous-estimation du taux d'extinction des espèces alimente les discours de ceux qui considèrent qu'il n'y a pas de crise de la biodiversité. "Bien que des preuves considérables indiquent qu'il existe une crise de la biodiversité avec des extinctions croissantes et des abondances de populations en chute libre, certains n'acceptent pas que cela soit l'équivalent d'une sixième extinction de masse. Souvent, ils utilisent la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) pour étayer leur position, arguant que le taux de perte d'espèces ne diffère pas du taux naturel d'extinction", constatent les chercheurs. Déjà en septembre, des experts avaient déclaré que la liste rouge ne reflétait pas forcément la vulnérabilité de certains animaux, comme les grands fauves d'Afrique.