Oublier les épisodes dévastateurs et meurtriers dans les vallées de la Tinée, de la Vésubie et de la Roya (octobre 2020) ? Impossible. Eviter à l'avenir les colères de la nature ? Impossible. Au contraire, avec le réchauffement climatique, les experts estiment que ces "phénomènes météorologiques extrêmes" se multiplieront dans les années à venir. "Les épisodes méditerranéens comme ceux de l'année dernière, liés à la remontée d'air chaud, humide et instable en provenance de la mer ont généré des orages d'une violence extrême, rappelle Véronique Ducrocq de Météo-France. Avec 500 litres d'eau par mètre carré dans l'arrière-pays, ils ont provoqué des crues exceptionnelles." Un mois plus tôt, le Gard avait aussi connu un tel cumul, ce qui reste inédit à un tel intervalle.
Il reste à l'homme quelques parades pour amoindrir les effets de tels cataclysmes. A commencer, en termes d'aménagement, par ne plus construire en zones inondables ou susceptibles de l'être. Il existe aussi des progrès scientifiques à faire pour améliorer la gestion, dans l'urgence, de ces catastrophes. "Dans l'Hexagone, nous possédons une trentaine de radars ainsi qu'un réseau de pluviomètres qui alimentent nos modèles numériques de prévisions et d'observations", poursuit Véronique Ducrocq. Une infrastructure sans cesse modernisée mais coûteuse à installer et à exploiter (plusieurs millions pour certains radars). Difficile aussi de la densifier, notamment en ajoutant de nouveaux radars dans les zones montagneuses comme les vallées du sud de la France.
Une analyse des pluies quasiment en temps réel
Lors des événements dans les Alpes-Maritimes en octobre 2020, l'alerte de Météo-France avait bien fonctionné puisque son système de vigilance était passé au rouge dès 6 heures le matin du 2 octobre. Un indice au niveau départemental insuffisant pour organiser au mieux les secours au niveau local. "L'enjeu consiste à avoir la capacité d'analyser quasiment en temps réel la pluie qui tombe afin de prendre les bonnes décisions", explique Ruben Hallali de HD Rain. Cette startup installera à partir de la deuxième quinzaine du mois de mars près de 1 000 capteurs sur le littoral et l'arrière-pays méditerranéens - de Menton à Perpignan. "Il s'agit de boitiers que l'on pose sur les paraboles satellitaires de télévision existantes, poursuit le PDG de HD Rain. Ils se servent des ondes émises entre la parabole et les satellites géostationnaires pour mesurer les perturbations du signal produites par la pluie." Un système simplissime, peu onéreux (1 000 euros par boitier), distribué - il ne dépend pas d'un radar mais d'une myriade de capteurs - et au plus proche des habitants. Toute son intelligence repose ensuite sur le recueil et le traitement des données grâce à un algorithme développé par cette société d'origine toulousaine. "On a fait appel à l'intelligence artificielle avec un réseau de neurones que l'on a entraîné en prenant différents paramètres en compte comme l'atmosphère et l'humidité pour aboutir à une analyse extrêmement fine", explique Hallali. Résultat : une prévision deux fois plus précise qu'un radar, jusqu'à deux heures en avance, avec une résolution de 500 mètres chaque minute. "Dans la catastrophe des trois vallées (Roya, Tina et Vésubie), on aurait eu trente minutes d'avance dans les prévisions et évité jusqu'à 30% des dégâts, estime Ruben Hallali. On aurait sauvé plus de vies aussi."
La mobilisation des pompiers
La startup ne vise pas à remplacer les radars de Météo-France, mais se pose "en lanceur d'alerte" en apportant une "brique d'information supplémentaire" avec une précision plus fine et plus locale. Les premiers à croire en cette innovation sont les pompiers puisque HD Rain a signé un contrat avec les services départementaux d'incendie et de secours (SDIS) : ils mettent à disposition leurs paraboles sur l'ensemble du pourtour méditerranéen français (Alpes-Maritimes, Var, Bouches-du-Rhône, Hérault, etc.) pour que la société déploie son réseau de boitiers en échange de ses analyses.
Au-delà des services de secours et des collectivités territoriales, ce dispositif de prévisions météorologiques à très haute définition intéresse de multiples professions à "activité météo-sensibles" comme les assureurs, les agriculteurs, les vignerons, les entreprises de BTP ou de logistique. Mais HD Rain, qui n'a pas trois ans d'existence, voit plus loin : dans les pays où les radars météorologiques sont trop coûteux à acheter et à entretenir, sa solution facile à installer devient un gros atout. Après le Brésil (Manaus), elle installera 150 capteurs en Côte d'Ivoire (Abidjan) et à des projets avec la Géorgie (Tbilissi) et le Nigéria. "D'ici là, c'est la course contre la montre : "En septembre, nous aurons terminé notre déploiement sur la côte d'Azur", conclut Ruben Hallali. Et nous aurons trois mois cruciaux pour que notre réseau fasse ses preuves." L'été sera chaud en espérant que l'automne soit pluvieux.
