Le corps gainé dans l'exosquelette Atalante, Kevin Piette slalome lentement entre une table et un portemanteau. Autour de lui, une équipe de chercheurs donne des conseils, veille à ce qu'il ne tombe pas. "Il reste peu de temps avant la compétition, alors on essaie des trajectoires différentes", explique cet ancien pilote de moto privé de l'usage de ses jambes après un accident. Les 13 et 14 novembre, le sportif et l'entreprise qui a mis au point son équipement - la start-up française Wandercraft - participeront au Cybathlon, un championnat international mettant en scène les dernières avancées en matière de prothèses de jambe, de bras ou d'interfaces cerveau-machine.
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Dans sa catégorie, Kevin Piette devra enchaîner plusieurs épreuves (slalom, montée d'escalier...) en moins de dix minutes. Comme en formule 1, l'événement sert de vitrine technologique. A terme, les innovations qui y sont présentées ont vocation à se démocratiser. Une nécessité : il existe en effet un décalage important entre ce que la science parvient à faire et les prothèses ou autres aides réellement disponibles. Le coût élevé de la technologie - comptez plusieurs dizaines de milliers d'euros pour des appareils sophistiqués - freine sans doute son adoption chez les personnes invalides. Mais d'autres difficultés existent.
"Certaines innovations peuvent être très médiatisées mais mettre un temps fou à sortir des laboratoires car les fabricants ne s'en emparent pas", déplore Nathanaël Jarassé, chercheur CNRS en robotique à l'ISIR de Sorbonne Université, qui participe à la compétition avec son équipe. Par ailleurs, les appareils sur le marché ne sont pas toujours adaptés à la vie quotidienne. Souvent, la jonction entre le corps humain et la prothèse pose problème : elle provoque de la sudation, des irritations... "On peut avoir une prothèse de main ultra perfectionnée avec des moteurs dans tous les doigts et de l'intelligence embarquée mais si elle ne fonctionne correctement que dans neuf cas sur dix, cela peut faire courir des risques à l'utilisateur, surtout si celui-ci manipule une casserole d'eau bouillante", ajoute Nathanaël Jarassé. Il est donc très utile d'effectuer une co-conception, impliquant à la fois les chercheurs et les personnes invalides. Et c'est justement ce que met en avant le Cybathlon.
Un accélérateur pour la recherche
"Pour gagner les épreuves, le travail en équipe en collaboration avec le pilote est nécessaire", assure Roland Sigrist, le directeur de la compétition. Par ailleurs, les différentes épreuves sont conçues pour doper la recherche dans des domaines bien précis et jugés essentiels comme le système d'attache des prothèses, la façon de contrôler les appareils ou le retour haptique, permettant aux personnes invalides d'avoir un ressenti à l'aide de vibrations. "Cette année nous avons imaginé un nouveau concept, confirme Roland Sigrist. Les compétiteurs devront mettre leurs prothèses de main ou de bras dans un boite opaque afin d'essayer de deviner la forme et la texture d'un objet". L'édition 2020 du Cybathlon permettra aussi de voir l'ostéo-intégration à l'oeuvre. Cette méthode utilisée par une équipe de chercheurs suédois permet de fixer une prothèse directement sur l'os d'une personne amputée. Combinée à des électrodes implantées dans les muscles, elle pourrait améliorer le contrôle de l'appareil en le rendant plus naturel.
Nathanël Jarassé travaille lui aussi sur le pilotage des dispositifs d'assistance. "Pendant un an, nous avons peaufiné SAM, une prothèse de bras robotique, en étroite collaboration avec la personne qui en est équipée, confie le scientifique. Ces échanges ont permis au projet de gagner en maturité et de monter dans "l'échelle TRL" (un système de mesure couramment employé pour mesurer la maturité d'une technologie, ndlr). Dans la perspective du Cybathlon, l'exosquelette de Wandercraft a également bénéficié d'avancées notables. La version utilisée pour la compétition surpasse en efficacité et en nombre de fonctions, celle qui équipe déjà les services de rééducation de certains hôpitaux. Par exemple, un smartphone sanglé autour du bras de Kevin Piette sert de télécommande. Cela permet de sélectionner les manoeuvres à réaliser et de régler facilement la vitesse des pas.
Le pilote ne reste pas passif pour autant. C'est lui qui induit les mouvements de l'exosquelette en bougeant le haut du corps. "Atalante ne remplace pas encore le fauteuil roulant, qui permet de faire plus de choses", confie-t-il. Mais Wandercraft est sur la bonne voie. La start-up vient de recevoir le prix Galien Medstartup, l'équivalent du Nobel pour les innovations médicales. "Beaucoup de startups qui participent au Cybathlon bénéficient de retombées positives", se réjouit Roland Sigrit. Cela peut être un financement ou bien une mise sur le marché accélérée de leur produit. Et au final, leurs efforts bénéficient à l'ensemble des personnes invalides. Les jeux paralympiques n'ont qu'à bien se tenir.
