Non, nous ne cautionnerons pas l'ouvrage Dieu, la science, les preuves, ni l'écho médiatique qu'il a soulevé. Mais son succès, avec 70 000 exemplaires déjà vendus, interroge. D'autant que les questions qu'il aborde et solutions qu'il apporte n'ont rien de nouveau. Les auteurs de l'ouvrage, Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, tous deux fervents catholiques, proclament que, pendant longtemps, "les découvertes scientifiques semblent aller à l'encontre de la foi" au point que nombre de croyants l'abandonnèrent, à commencer par certains savants. La religion a bien sûr été malmenée par les avancées scientifiques : la Terre n'est pas le centre du monde (Galilée), elle ne serait pas âgée de 6 000 ans (Buffon) mais de 4,5 milliards d'années, l'évolution est le fruit d'une sélection naturelle (Darwin) et non de Dieu, etc.

Opposer ainsi la science et la religion relève pourtant de la caricature. "Je n'ai jamais vu un collègue devenir croyant à cause de la physique, ni un seul perdre sa croyance à cause de la physique", résume ainsi le philosophe des sciences Etienne Klein, que L'Express a interrogé dans le cadre d'un dossier consacré à cet ouvrage. Mais cette opposition n'est pas candide, elle permet aux auteurs d'introduire leur propre croyance : celle du concordisme, un courant qui traverse aussi bien l'Islam que le Christianisme et qui ambitionne de réconcilier les textes religieux avec les acquis de la science, d'utiliser cette dernière pour prouver l'existence de Dieu. Ainsi, pour Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, les découvertes scientifiques des dernières décennies nous conduisent à "l'aube d'une révolution", celle du mariage entre science et Dieu.

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Et de citer en particulier quatre champs de la physique quantique et de l'astrophysique qui représenteraient, selon eux, des "piliers révolutionnaires", des "preuves" de la présence d'un dieu créateur. Quatre grands astrophysiciens interrogés par L'Express dénoncent l'entreprise de simplification que représente cet ouvrage et balayent aussi bien les soi-disant preuves que l'idée du concordisme. La science et la religion sont deux champs qui répondent à des questions différentes, que l'on pourrait résumer ainsi : la première répond au comment, l'autre au pourquoi, expliquent-ils. Elles n'ont ni besoin de se marier, ni de s'affronter.

1. La mort thermique de l'Univers

Longtemps les astrophysiciens ont pensé que l'Univers était immuable, fixe, totalement statique. L'idée de son expansion, synthétisée par Georges Lemaître (1927), est aujourd'hui un fait acquis. Elle a réactualisé les lois de la thermodynamique apparues au siècle précédent et l'idée de la mort thermique de l'Univers (Big Freeze, "le grand froid") comme son probable destin puisqu'en son sein, la température continuera de baisser. A l'échelle de notre "petit" système solaire, notre Soleil, âgé de cinq milliards d'années a déjà passé la première moitié de son existence. "Une étoile, c'est une réaction thermonucléaire avec un combustible qui, inexorablement, s'épuise", résume Marc Lachièze-Rey*, physicien théoricien, directeur de recherche émérite au CNRS. Dans cinq milliards d'années, le Soleil va d'abord "enfler" pour devenir une géante rouge qui englobera les planètes telluriques - la nôtre sera alors totalement détruite. Puis, il va rétrécir jusqu'à devenir une naine blanche, c'est-à-dire un astre qui n'a presque plus d'activité, avant de s'éteindre. A l'échelle du reste du cosmos, on sait depuis 1998 que l'expansion de l'Univers, non seulement ne ralentit pas, mais ne cesse de s'accélérer sous l'effet de la constante cosmologique, ou peut-être d'une mystérieuse énergie sombre. "Des étoiles continuent à se former mais dans des milliers de milliards d'années, il n'y aura plus suffisamment de gaz dans les galaxies pour en créer de nouvelles", poursuit Marc Lachièze-Rey. Celles qui existent auront consommé toute leur énergie, devenues des étoiles à neutrons ou des trous noirs, elles auront cessé de briller.

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D'un immense ordre "miraculeux", comme aiment à le décrire les auteurs de Dieu, la science, les preuves, nous passerons à un univers dépourvu de toute structuration. Des perturbations gravitationnelles auront pu, en effet, éjecter des planètes de leur orbite, des étoiles de leurs galaxies, des galaxies de leurs amas... La plupart des objets errant alors dans le cosmos, finiront par être détruits par des trous noirs de plus en plus nombreux. Et, si Stephen Hawking avait raison, ceux-ci finiront aussi par s'évaporer. Dans 10 puissance 200 années, ils auront tous disparu, tandis que l'expansion de l'Univers se poursuivra et que la température continuera à se rapprocher du zéro absolu (- 273 °C.) signifiant la mort thermique de l'Univers. C'est ce scénario sombre ayant la faveur des scientifiques que dépeignent Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies pour tirer une conclusion qualifiée de "preuve" : l'existence d'une fin inévitable exigerait celle d'un début obligé et donc aussi "une cause" qui le précède. "Je ne vois aucune logique dans ces affirmations, conclut Marc Lachièze-Rey. Pour un scientifique, une éventuelle création de l'Univers ne pourrait être qu'atemporelle." Selon l'astrophysicien, faire concorder le récit scientifique et le récit religieux n'a aucune pertinence ni aucun sens. Avant de citer Galilée, en 1615 : "L'intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel, et non comment va le ciel."

(*) Auteur d'Einstein à la plage. La relativité dans un transat, Dunod, 2021.

2. La perfectibilité de la théorie du big bang prouve-t-elle Dieu ?

D'où vient l'Univers, comment est-il né et évolue-t-il ? La meilleure réponse à cette question qui habite l'humanité depuis des millénaires est apportée par la théorie aussi populaire que mal comprise du big bang. Le terme lui-même pose un problème, puisqu'il a été inventé en 1949 par l'astronome britannique Fred Hoyle, qui tentait alors de dénigrer ce concept décrivant l'expansion de l'Univers développé dans les années 1920 par son confrère Georges Lemaître. "Les gens confondent souvent le big bang avec la création de l'Univers ou avec une explosion primordiale, regrette Jean-Pierre Luminet, astrophysicien directeur de recherche au CNRS*. Ce n'est pas le cas, il s'agit d'un modèle qui permet de remonter dans le temps jusqu'à 13,8 milliards d'années, plus exactement à quelques milliardièmes de seconde après un hypothétique instant zéro, et qui décrit ce qu'il s'est passé ensuite, de l'interaction des premières particules élémentaires à la création des atomes, des étoiles, des galaxies et des planètes." Ces dernières décennies, la théorie a été renforcée par une multitude d'observations expérimentales et fait désormais largement consensus dans la communauté scientifique. Mais elle reste imparfaite, notamment parce qu'elle ne permet pas de remonter avant ces quelques milliardièmes de seconde. Car elles sont censées nous conduire à un point dans l'espace-temps où tous les paramètres physiques sont réduits à zéro, soit une singularité : une impossibilité mathématico-physique. Pour la résoudre, il faudrait peut-être réconcilier la mécanique quantique et la relativité générale, qui décrivent l'infiniment grand et l'infiniment petit. En attendant, les scientifiques avancent des hypothèses débattues et non vérifiables expérimentalement.

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Pour les auteurs de Dieu, la science, les preuves, ces échecs sont "la preuve indirecte que le modèle standard du big bang participe aux preuves de l'existence d'un dieu créateur". Au même titre que le déclin thermique prédirait la fin de l'univers, les quelques milliardièmes de secondes précédant le big bang indiquerait le début de l'univers, et donc sa création par la main de Dieu. "C'est le fameux God in the gaps, quand on ne sait pas, c'est le divin, s'amuse M. Luminet. Comme disait Maurice Maeterlinck : le mot Dieu masque et déguise somptueusement ce que nous ignorons." Libre au quidam de le penser. Mais pour un scientifique, il s'agit d'une faute. Car si le scientifique est parfaitement libre de croire ou ne pas croire en Dieu, il ne devrait jamais faire intervenir sa croyance ou non croyance dans la science qui est, par sa construction, agnostique. "Le problème fondamental est de mélanger deux ordres de pensées qui n'ont rien à voir, poursuit le scientifique. Si Dieu était une entité naturelle, ce serait une équation, or il s'agit d'un concept métaphysique qui est, par essence, en dehors de la science." En ce sens, il est aussi absurde d'affirmer que la science peut prouver l'existence de Dieu, que de croire qu'elle pourrait prouver le contraire, argumente-t-il. Et l'idée de concordisme est tout aussi dangereuse que d'affirmer que science et religion sont radicalement opposées. "La science est une forme de croyance, mais une croyance radicalement différente, car elle est évolutive, réfutable, falsifiable. La croyance religieuse, elle, est un dogme qui ne se réfute pas, rappelle l'astrophysicien. D'ailleurs, l'agnosticisme n'interdit pas d'être étonné par l'existence de lois qui ont produit l'Univers et on peut considérer que ces lois sont une forme de divinité."

*Auteur notamment de "L'invention du Big Bang", Seuil, 2004, qui retrace les difficiles décennies qui ont suivi le premier modèle physique du Big Bang et les difficultés qu'il a rencontrées dans la communauté scientifique, ou encore de "Bonnes nouvelles des étoiles", Odile Jacob, 2009.

3. Le principe anthropique ou le fabuleux réglage fin de l'Univers

Comment l'être humain est-il né ? Depuis la démonstration du big bang survenu il y a 13,8 milliards d'années et de son expansion, les cosmologistes ont modélisé dès les années 1950 le développement de l'Univers. Il existe, selon eux, une quinzaine de constantes physiques qui l'ont permis : vitesse de la lumière, force de gravitation, constante de Planck, masses du proton, de l'électron et du neutron, densité de l'Univers, constante de Boltzmann, etc. Autant de formules et de chiffres qui se conjuguent en puissances 10 et dont personne ne peut expliquer pourquoi elles ont ces valeurs-là. "Ces constantes sont considérées comme indépendantes et on aurait pu penser qu'elles varieraient d'une galaxie à l'autre, explique l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan*, professeur à l'université de Virginie (Etats-Unis). Ce n'est pas le cas : elles sont universelles, absolues, éternelles et intemporelles."

Dans leurs simulations, les scientifiques ont tenté de modifier la moindre de leurs décimales pour constater que cela changeait tout et que seul un réglage hyperfin permet "l'émergence d'un univers stable, avec la formation des étoiles et la fabrication des éléments lourds qui conduisent à la vie et à la conscience", poursuit M. Thuan qui aime bien citer une seule de ces constantes, la densité de l'Univers, pour s'émerveiller : "Elle nécessite d'être réglée à une précision de 10-60 qui est égale à la précision qu'un archer doit exercer s'il voulait planter une flèche dans une cible de 1 centimètre carré, mais qui serait placé au bord de l'Univers à 14 milliards d'années." Aujourd'hui, ce "réglage fin" est reconnu par l'ensemble de la communauté scientifique. Et les auteurs de Dieu, la science, les preuves s'appuient sur lui en filant une métaphore horlogère : "L'Univers apparaît [...] comme une incroyable mécanique de précision dans laquelle, à chaque étape, d'improbables réglages et de rouages complexes, indispensables, s'agencent miraculeusement les uns aux autres pour permettre l'existence et la bonne marche de l'ensemble." Miraculeusement ? "C'est le problème de l'ouvrage de Bolloré et Bonnassies que de compiler des citations de spécialistes en affirmant que la science démontre l'existence de Dieu. Mais c'est un pas à ne pas franchir : la science ne se pose pas la question de l'existence de Dieu, elle est déconnectée de la question du sens", juge Trinh Xuan Thuan. L'astrophysicien d'origine vietnamienne est pourtant un des tenants du principe anthropique (défini en 1974 par le physicien australien Brandon Carter) qui découle de ce réglage fin de l'Univers et se résume ainsi : "Je fais le pari métaphysique voulant qu'une intention soit à l'origine de l'Univers et de la vie", assure M. Thuan. Avant d'expliciter : "Je crois en un principe créateur et ne l'imagine pas en Dieu barbu qui s'occuperait des affaires quotidiennes des hommes. Mais voilà, j'ai passé ma vie à scruter l'Univers à travers des télescopes et ne peux imaginer que l'harmonie et la beauté, les galaxies et les nébuleuses, soient le fruit du hasard."

(*) Auteur de Mondes d'ailleurs, Flammarion, 2021.

4. Le multivers, dernier refuge des vilains matérialistes, vraiment ?

Si l'une des principales questions qui anime l'humanité est de savoir si nous sommes seuls dans l'Univers, l'un de ses corollaires est : notre Univers est-il unique ? Le premier à avancer l'idée qu'il pourrait exister une superposition d'univers est le physicien américain Hugh Everett, en 1957. "Cette théorie repose sur la physique quantique, qui pose un défi intellectuel conséquent", prévient le physicien Thibault Damour*, citant la fameuse expérience du chat de Schrödinger. Imaginez un félin enfermé dans une boîte et dont la vie dépend de l'explosion ou non d'un atome qui aurait une chance sur deux de se produire. "En physique quantique, tant que la boîte est fermée, le chat n'est ni mort ni vivant aux yeux d'un observateur extérieur, il est les deux à la fois, détaille le chercheur. Everett propose de résoudre ce problème en disant : l'Univers est une superposition du chat mort ou vivant, quand vous ouvrez la boîte, chacune de vos copies superposées voit le chat mort ou vivant et personne ne s'en rend compte." Plus incroyable encore : cette théorie a été vérifiée expérimentalement dans le monde de l'infiniment petit et à des échelles macroscopiques. Mais s'applique-t-il à l'échelle cosmologique ? Des dizaines de théories portant sur les multivers tentent de répondre à cette question. Certaines postulent que des univers pourraient se trouver dans des dimensions parallèles à notre espace-temps, inaccessibles ; d'autres - comme la théorie des cordes - que notre Univers possède non pas trois dimensions, mais neuf, voire dix, et que des univers bulle se trouvent à l'intérieur du nôtre. Mais aucune de ces théories ne fait consensus aujourd'hui.

Une difficulté que les auteurs de Dieu, la science, les preuves, prennent pour une impossibilité et... pour une nouvelle preuve divine. Car s'il n'y a pas de multivers, comment expliquer les "réglages fins", ces relations numériques plus ou moins précises entre des constantes mathématiques réglant les lois de la nature qui, si elles étaient modifiées, ne permettraient pas l'existence de notre Univers ? Comment expliquer que la probabilité de l'articulation parfaite de toutes ces formules soit parfois évaluée à 10 puissance -500 ? Déformant le principe anthropique - selon lequel les observations de l'Univers doivent être compatibles avec la présence d'une entité biologique douée de conscience -, les auteurs affirment que notre existence fournit la preuve que ces constantes cosmologiques ont été ajustées par une divinité désireuse de voir notre naissance. L'équation peut pourtant être inversée : si nous sommes là et que l'Univers existe, c'est que ses propriétés le permettent, et si l'univers n'avait pas les caractéristiques requises pour l'existence de la vie, alors il n'y en aurait pas. Le résultat final serait ainsi le fruit du hasard. Hasard vertigineux que les auteurs du livre concordiste refusent de croire. "La question métaphysique fait partie de l'interrogation essentielle de l'homme visant à comprendre pourquoi nous sommes là, note M. Damour. La science, elle, fournit des théories tentant de comprendre l'Univers, mais ne répond pas au pourquoi. Ce sont deux domaines différents, même si sans la question métaphysique, les scientifiques ne passeraient pas leur vie à chercher de nouvelles théories." Et c'est sans doute toute la beauté de la science que de laisser place aux mystères et inconnues qui ne nécessitent pas d'être comblées par une divine intervention, ni par un mariage arrangé.

* Auteur de la BD "Le mystère du monde quantique", Dargaud, 2016, traduite en 10 langues.