Confucius les guiderait-il toujours ? "L'homme supérieur est modeste dans ses discussions, mais devance dans ses actions." Les Chinois ont une politique spatiale unique parce que, contrairement à certains milliardaires américains qui tirent des plans sur la comète (ou plutôt sur Mars), eux, communiquent avec parcimonie mais avancent à pas de géant.

Après avoir déclenché sa mission Chang'e-5 le 23 novembre dernier, la plus ambitieuse de l'année, Pékin peut souffler. Sa sonde s'est posée mardi "avec succès", a indiqué l'agence de presse officielle Chine nouvelle, avec pour objectif majeur : un retour automatique d'échantillons lunaires. Quarante-quatre ans que l'humanité n'a pas ramené un gramme du sol sélène et la Chine espère en rapporter... deux kilos !

La télévision publique CCTV a diffusé une courte séquence montrant le module spatial de 8,2 tonnes se poser sur le sol lunaire. Les responsables de la mission, le visage couvert d'un masque, applaudissaient devant des écrans de contrôle.

Un intérêt technologique plus que scientifique

Certes, cette aventure réussie par les Américains (programme Apollo) et par l'Union soviétique (Programme Luna) dans les années 1960 et 1970, n'est pas une première. Certes aussi, rapporter quelques morceaux de régolite en plus ou en moins ne devrait pas bouleverser la science. Quoique, selon certains géologues, le site d'atterrissage choisi à proximité de Mons Rümker dans l'océan des tempêtes - situé plus à l'ouest de là où allèrent toutes les vols d'Apollo - semble beaucoup plus récent. Les échantillons récoltés pourraient aider à mieux comprendre l'évolution de notre petit satellite naturel mais aussi celle de la Terre : à cause de la tectonique des plaques et de l'érosion sur notre planète, on sait finalement peu de choses avant deux milliards d'années.

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Reste que les Chinois n'ont que faire de ceux qui daubent leurs exploits spatiaux. "Tout le programme Chang'e depuis le milieu des années 2000 est technologique plus que scientifique et cet épisode Chang'e-5 est, à ce titre, un vrai moment de vérité", explique Philippe Coué, auteur de Jing & Chen, la ballade des taïkonautes de Shenzhou-11 (Asie21) et spécialiste de la politique spatiale chinoise. Chang'e-5 est aussi une mission de prestige tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Devenir la troisième puissance spatiale à rapporter des échantillons lunaires lui donnerait un nouveau statut, largement devant les Européens.

Au coeur de ce projet se trouve la fusée Long March 5, développée par l'Agence spatiale chinoise (CNSA) qui est le seul à pouvoir mettre en orbite un engin de 8,3 tonnes. Après avoir pris un peu de retard (deux ans) suite à un échec en juillet 2017 il a réussi tous ses décollages (décembre 2019, mai et juin 2020, et donc novembre 2020 depuis la base de Wenchang, située sur l'île de Hainan).

Un scénario épique

Une fois placé en orbite, le vaisseau de 8 tonnes composé de quatre modules a effectué une série de manoeuvres de navigation en direction de la Lune. Un voyage réalisé grâce à l'étage de transfert (encore appelé "module de service") qui a pris un peu plus d'une semaine. L'engin s'est alors stabilisé au voisinage de notre petit satellite naturel, en orbite polaire (autour de 200 kilomètres d'altitude) avant que débuter la phase cruciale : le largage du deuxième module, l'atterrisseur de 3,8 tonnes. Avec son propre système de propulsion, il est descendu à 15 kilomètres de la surface lunaire, pour se positionner à proximité de Mons Rümker. "Puis au plus près de la surface, toujours en mode automatique, l'ordinateur de bord a effectué plusieurs clichés du sol pour s'assurer de la stabilité du terrain avant de donner son "go" pour une arrivée en douceur. Ce type de "vol stationnaire" est inédit", poursuit Philippe Coué.

Une fois au sol, la mission de collecte devrait durer un jour lunaire, c'est-à-dire quatorze jours terrestres afin d'éviter que les instruments soient exposés trop longtemps à la froideur de la nuit et pour préserver l'électronique de bord. Cette course contre-la-montre consiste à forer jusqu'à deux mètres de profondeur et grâce à un bras robotique, récupérer quelque deux kilogrammes d'échantillons qui seront placés à l'abri au niveau du troisième module : l'étage de remontée. La plus grande prouesse technologique consistera alors à allumer les moteurs de ce véhicule d'ascension pour qu'il gagne une altitude de 180 kilomètres. À cette hauteur, le module de service qui l'attendait patiemment réalisera l'avant-dernière phase, celle dite de "rendez-vous" pour que les deux engins s'arriment brièvement pour effectuer le transfert de la capsule contenant les échantillons.

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Le module de service mettra alors les gaz en direction de la Terre pour un voyage retour d'environ cinq jours. Arrivé dans l'orbite de la planète Bleue, il lâchera alors sa capsule avec le conteneur à échantillon pour un retour sur la terre ferme qui durera une vingtaine de minutes. "Là encore, notamment dans le programme soviétique Luna, l'engin qui récupérait les échantillons repartait directement vers la Terre, poursuit Philippe Coué. Le fait de réaliser ce rendez-vous en orbite lunaire montre bien que les Chinois sont plus ambitieux afin de développer des technologies qui leur serviront plus tard." Et pourquoi pas pour aller sur Mars ?

La Chine a déjà promis que, si la mission Chang'e-5 réussissait, elle mettrait la précieuse cargaison à la disposition de la communauté scientifique. "Très vite d'autres missions suivront, Chang'e-7 pour traquer des traces d'eau dans un cratère du pôle Sud et Chang'e-6, qui rapportera cette fois-ci des échantillons récoltés sur la face cachée de la Lune. Avec à terme, avant la fin de la décennie, l'objectif d'installer une base lunaire permanente, d'abord automatique, puis habitée", conclut Philippe Coué. Si la Chine continue avec une telle précision de métronome, elle pourrait bien coiffer les États-Unis sur le fil dans cette course au retour sur la Lune.