L'année 2022 ne verra pas le bout de cette crise sanitaire. Sauf, à en croire le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé, si on peut "mettre fin à l'iniquité vaccinale en veillant à ce que 70 % de la population de chaque pays soit vaccinée dans les six mois". Autant dire un voeu pieux. L'hôpital public souffre de plus en plus, de dix-huit mois de pandémie, de déprogrammations, de décès cumulés, de la violence des familles de malades non vaccinés, de fermetures de lits et de burn-out sur fond de carence en personnels... Et plus globalement de ce que la sociologie du travail appelle "l'empêchement de la qualité", l'impossibilité de faire son travail en y mettant tout le sens de la vocation.
Avec l'absentéisme du personnel soignant, accentué par la vague Omicron, nous sommes passés de l'augmentation du nombre de lits par infirmière à la suppléance, puis à l'intérim et aux heures supplémentaires survalorisées. Jusqu'à la peur du vide pour 2022, qui obligerait à fermer plus de lits encore. Rappelons que pour armer un lit supplémentaire de réanimation en personnel, il faut fermer deux blocs opératoires et repousser des dizaines d'opérations programmées. Le tout résultant de la catastrophe annoncée par les politiques successives menées depuis quinze ans.
Règlements de comptes à OK Covid
D'après le dernier sondage Elabe/Baromètre des territoires 2021, la santé se trouve pourtant en tête des préoccupations des Français, avant même le pouvoir d'achat, la sécurité ou l'environnement... Pour autant, il y a fort à parier que la campagne électorale de 2022 sera surtout l'occasion de règlements de comptes à OK Covid, plutôt que d'un débat de société sur l'avenir de notre système de santé publique. L'hôpital est arrivé à la fin d'un cycle. Et seule une volonté politique forte pourrait refonder tout le système, "Grande Sécu" incluse.
Au contraire, l'heure est à l'appauvrissement du panier de soins du fait d'un élargissement des déserts médicaux, d'un maillage des établissements hospitaliers qui se distend, d'un nombre de lits de soins critiques en baisse et d'un déficit croissant d'attractivité pour les personnels médicaux et non médicaux qui quittent le navire par divisions entières. Emmanuel Macron a reconnu lui-même que la pénurie de médecins "est l'un des problèmes les plus importants de notre pays". Face à tout cela, il faudra bien plus qu'un nouveau Ségur de la santé. Reste à savoir si l'hôpital attendra sur le quai de la volonté politique, et dans quel état. Comme le résume avec acuité le Pr André Grimaldi, diabétologue émérite et ardent défenseur de notre système de soins : "L'hôpital a une double maladie. Il est malade de l'hôpital-entreprise mais il est aussi malade de l'absence d'un puissant service public de la médecine de proximité où les professionnels (libéraux ou salariés) travailleraient en équipe."
Vers une mue rétrograde du service public
Un scénario crédible dès 2022 serait que la crise sanitaire, en dédoublement de la crise de l'hôpital, gomme soixante-cinq ans de progrès (depuis la réforme des ordonnances Debré de 1958) pour entraîner une mue rétrograde du service public, (re)devenant un hospice pour les malades les plus démunis et les plus complexes. Dans ce retour vers une médecine à la grand-papa, médecins et chirurgiens y passeraient une partie limitée de leur temps, tout en gagnant leur vie ailleurs. Seuls quelques pôles d'excellence et de maladies rares perdureraient çà et là, pour la façade universitaire ou la rentabilité.
Le secteur privé qui, depuis la fin de la première vague, prend en charge moins de 2 malades du Covid sur 10 ouvrirait grand les bras à cette manne d'activités et de praticiens. Sur le terrain, on perçoit déjà tous les jours combien il est plus facile de transférer vers une clinique privée une jeune femme de 28 ans avec une méningite, plutôt qu'une personne âgée avec des troubles cognitifs et un hébergement précaire...
La première vague du Covid nous avait montré que l'hôpital pouvait, au-delà du "quoi qu'il en coûte" présidentiel, fonctionner autrement. Avec des corps soignant et administratif soudés en une gouvernance partagée, un oubli de l'efficience et de l'hôpital-entreprise guidé par la tarification à l'activité (T2A), des ratios nombre de lits/infirmier(e)s à dimension humaine, une délégation de tâches et le patient au centre du dispositif. La crise sanitaire serait l'occasion de revisiter notre système de santé et notamment l'hôpital. Il serait dommageable qu'elle en soit le cimetière. Des solutions existent, à commencer par redonner une place aux usagers, devenus presque invisibles durant ces deux années d'épidémie.
Le Pr Gilles PIALOUX est chef de service des maladies infectieuses à l'hôpital Tenon (AP-HP) à Paris (XXe). Membre du collectif PandemIA et du pôle santé de Terra Nova, il est également l'auteur de "Nous n'étions pas prêts. Carnet de bord par temps de coronavirus" (éd. JC Lattès).
