Un été de répit, et après ? Cette fois-ci, la période estivale est à peine entamée qu'elle pourrait "être gâchée" par le variant Delta. C'est ce qu'a déclaré le ministre de la Santé, Olivier Véran, vendredi 2 juillet estimant que la menace liée au variant Delta était bien "réelle". Depuis quelques jours, l'idée d'une quatrième vague est dans l'air et les mises en garde des épidémiologistes se multiplient. Alain Fischer, le "Monsieur Vaccin" du gouvernement, a alerté, samedi, que "tout se jouait dans les quinze jours à venir" pour éviter une recrudescence de l'épidémie. Mais si la crise sanitaire gagne du terrain, va-t-on connaître un nouveau confinement ? Ou plutôt, les Français pourront-ils l'accepter ? Rien n'est moins sûr car, d'ici à cet automne, une grande majorité de Français devraient être vaccinés.

Depuis un an et demi, la France a connu pas moins de 111 jours de confinement strict et 38 jours de confinement assoupli. Par ailleurs, 155 soirées se sont déroulées à l'ombre du couvre-feu. Lors du premier confinement, l'urgence mêlée à la stupeur a poussé la population à respecter des mesures de restriction strictes, presque sans broncher. Au printemps 2020, Franck Chauvin, membre du Conseil scientifique, déclarait sur Franceinfo que recommencer l'"épreuve du confinement serait "très difficile" pour les Français. Ils ne savent pas encore que deux confinements les attendent encore. Certes, ils seront moins stricts, mais assortis d'un couvre-feu qui durera sept mois.

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En mars 2021, le troisième confinement taira son nom, le Premier ministre Jean Castex lui préférant la formule "mesures de freinage". Si les mots changent, c'est que l'exécutif est conscient de l'épuisement des Français. Quelques mois plus tard, face à la menace du variant Delta, ces nouvelles restrictions pourraient être difficiles à avaler alors qu'une partie de la population est protégée. La France compte 50,6 % de primo-vaccinés, contre 34,5% pour ceux vaccinés entièrement. Cela va-t-il changer la donne ? "Si l'on regarde ce qu'il s'est passé depuis plus d'un an, les Français ont relativement bien accepté le confinement. Ils se sont soumis aux règles - malgré leurs effets négatifs pour une partie d'entre eux sur leurs ressources financières ou leur état de santé", souffle à L'Express Lise Bourdeau-Lepage, professeure à l'Université Lyon 3 et chercheuse au CNRS.

Une anticipation qui facilite l'acceptabilité sociale

Que ce soient sur les terrasses ou au comptoir, l'idée d'une quatrième vague reste coincée dans nos esprits. "Certains Français se préparent à un nouveau confinement à la fin de l'été et c'est d'ailleurs pour cela qu'ils se font vacciner. Le fait qu'ils envisagent cette possibilité aide à l'acceptabilité sociale même si elle sera moins importante qu'au premier confinement", indique la chercheuse. A l'état de sidération qui s'est emparé de la population en mars 2020, succède "une forme d'érosion ou de lassitude chez les Français. Ils craignent une nouvelle vague et ont tendance à prendre les choses comme elles viennent. Aussi, il ne faut pas oublier que des gens ont perdu des proches à cause du Covid-19, ils restent donc extrêmement inquiets", souligne la chercheuse.

Mais face aux conséquences de la crise sanitaire, tout le monde ne se bat pas à armes égales. "On voit que 30% de la population a pu s'adapter aux mesures de restrictions, mais la partie restante qui ne peut, par exemple pas faire du télétravail subit la crise, indique Lise Bourdeau-Lepage; Or, l'acceptabilité se fait à l'aune des conditions de vie et de la compréhension du processus. Dans une enquête réalisée sur 11 000 Français, la professeure révèle que ceux qui bénéficiaient d'un niveau de bien-être élevé avant le confinement ont connu une érosion de leur niveau de vie plus importante que les autres. "La chute étant plus grande, il est possible qu'ils acceptent plus difficilement un nouveau confinement."

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Si la question de l'acceptabilité dépend de notre situation individuelle, il faut aussi se demander si notre monde pourra supporter une nouvelle chape de plomb qui génère un mal-être important à plusieurs niveaux. "Le premier confinement a mis en exergue que faire société à distance n'est pas évident. Finalement ça a révélé une partie des maux de notre société", poursuit la spécialiste. Par ailleurs, l'état de santé se dégrade chez une frange de la population - notamment chez les plus jeunes. Et les chiffres parlent d'eux-mêmes : "On a multiplié par trois le nombre de personnes touchées par des troubles anxio-dépressif, entre début 2020 et aujourd'hui", informe Xavier Briffault, sociologue de la santé, en s'appuyant sur les derniers résultats de CoviPrev.

"La balance n'est pas entre la liberté et la mort"

Le chercheur qui travaille sur ces thématiques estime qu'il ne faut pas reconfiner la population déjà affectée par les conséquences de la crise sanitaire. "La société se délite tout doucement et les gens n'investissent plus dans l'avenir. D'ailleurs, l'abstention dramatique des élections régionales marque un signal fort", reprend-il. Selon le sociologue, le gouvernement se trompe de débat : "La balance n'est pas entre la liberté et les morts, mais entre l'enfermement généralisé et la formation efficace de la population aux bonnes pratiques de prévention primaire. Tant que la population n'aura pas le niveau de compétences pour se protéger en autonomie, nous aurons et les dégâts du virus et ceux du confinement".

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Par ailleurs, la mise en place d'un nouveau confinement ne garantit pas le respect des mesures restrictives ordonnées par le pouvoir exécutif. Xavier Briffault évoque le rapport "coût-bénéfice" pour la population en général. "Une mesure de restriction va être transgressée, car ces gens vont se trouver en danger vital." En d'autres termes, si une personne souffre de dépression, elle aura plus de bénéfice pour sa santé à sortir plutôt que de respecter les règles en place. A cela s'ajoute, le sentiment d'incompréhension lié à certaines mesures. "Si l'on reconfine à la rentrée, la situation sanitaire n'aura pas le même degré d'urgence qu'elle avait au premier confinement. La compréhension de la mesure sera impossible par la population. On pourrait craindre des réactions brutales de certaines catégories de la population", insiste le sociologue de la santé.

"Un certain nombre de personnes vont voir leur mécanisme de résilience et d'accès au stress dépassé. Cela pourrait entraîner des passages à l'acte brutaux - à la fois individuelle - mais aussi des mouvements collectifs", prévoit le sociologue. S'il y a encore deux ans, confiner 66 millions de personnes paraissait impensable, les conséquences sur le long terme restent encore difficiles à esquisser. Mais Xavier Briffault ne se montre pas optimiste : "On a ouvert une boîte de pandore. Le sociologue Marcel Mauss disait que le principal régulateur des sociétés résidait dans le fait de pouvoir dire 'je m'attends à'. Nos sociétés occidentales se distinguent par leur prévisibilité extrême, nous sommes régulés et civilisés. Tout ceci a été fracassé."