Pour Médecins sans frontières (MSF), il s'agit d'une action "d'urgence" : le 11 novembre dernier, l'organisme a lancé un appel national, en vue de constituer cinq à dix équipes d'intervention mobile dans les maisons de retraite de banlieue parisienne, confrontées à la deuxième vague de Covid-19. Visant notamment à "accompagner les structures les plus fragilisées" et "renforcer la prise en charge médicale" des résidents, cette initiative est considérée comme "nécessaire" par l'association. "Nous constatons une réelle tension sur le personnel de ces établissements, qui sont par ailleurs assez peu médicalisés", indique à L'Express Pierre Mendiharat, directeur adjoint des opérations de MSF.
"Tous les postes censés être pourvus sont loin de l'être en réalité : il est fréquent d'observer un manque d'infirmiers de nuit, d'aides-soignants ou même de médecin coordinateur sur place, par exemple." Un manque de bras qui ne se limite pas aux établissements d'Ile-de-France. "Contrairement à la première vague, tous les territoires sont aujourd'hui touchés", s'inquiète auprès de L'Express Didier Sapy, directeur général de la Fédération nationale avenir et qualité de vie des personnes âgées (FNAQPA). "Plus aucun établissement n'est à l'abri : nous sommes face à une pénurie de soignants qui risque de durer, au moment où nous avons le plus besoin d'eux."
"Tout le monde est sur le pont"
En pleine deuxième vague, Didier Sapy ne peut que constater "un manque cruel" de personnel au sein des établissements concernés, "plus fort encore" que lors de la première vague de la pandémie. "Dès lors qu'un membre du personnel est touché, il s'arrête durant sept jours. Idem lorsqu'il y a des suspicions de cas contacts ou des cas symptomatiques. On ne peut prendre aucun risque : parfois, cela signifie accepter qu'un soignant sera absent durant quinze jours ou plus", décrit le directeur général de la FNAQPA.
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Pour remplir leurs plannings - et contrairement au mois de septembre dernier - les directeurs d'Ehpad ne peuvent plus compter sur la possibilité d'embaucher des soignants provenant de la fameuse réserve sanitaire, ou sur les infirmiers libéraux et médecins de ville éventuellement disponibles. "Tout le monde est touché, tout le monde est sur le pont. Nous ne pouvons compter que sur nous-même", regrette Didier Sapy. "Ajoutez à ça la fatigue des soignants, les arrêts maladies, les burn-out, les reconversions professionnelles pour épuisement... Tout ça mit bout à bout, vous vous retrouvez avec des établissements dont le taux d'absentéisme s'élève à 30 ou 40 %", assure-t-il, dépité.
"Les RTT, les vacances, les jours de repos... On oublie"
"La situation est extrêmement inquiétante", abonde à L'Express François Vérot, directeur d'un établissement de Haute-Loire. Alors que le nombre de contaminations au Covid-19 a drastiquement augmenté ces dernières semaines, le directeur doit, chaque jour, redoubler d'inventivité pour combler les trous de son planning. "Lundi dernier, à 8 heures du matin, nous avions cinq arrêts maladie", illustre-t-il. "Nous n'avons eu d'autres choix que de rappeler immédiatement le personnel en vacances ou en repos, ce qui n'est pas sans conséquences sur leur moral et leur fatigue".
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"On a eu une vague de démissions entre le mois de septembre et aujourd'hui", confirme Jean-Pierre Riso, président de la Fédération nationale des associations des directeurs d'établissements et services pour personnes âgées (FNADEPA). Le directeur dresse un constat accablant : selon lui, l'épuisement moral ne touche plus uniquement les soignants, mais bien tout le personnel des Ehpad. "Il y a les aides-soignants et les infirmiers, mais aussi les cuistots, les animateurs, les salariés administratifs, les directeurs eux-mêmes... Éreintés par la crise et la charge de travail, ils s'en vont."
"Les équipes sont épuisées", ajoute Marie Prat, l'infirmière coordinatrice de l'établissement des Cèdres. "J'ai des soignantes qui font ce métier depuis dix ou quinze ans, et qui éclatent en sanglot en m'expliquant qu'elles passeront la crise avec moi, mais qu'elles se posent la question de se reconvertir par la suite, raconte l'infirmière. Elles n'ont plus le temps d'exercer ce métier comme elles le devraient : elles se sentent démunies, stressées, abandonnées." Ces dernières semaines, Marie Prat a dû faire une croix sur ses week-ends, afin de s'engager sur des "postes vacants" au sein de l'établissement. "Nous n'avions plus assez de monde. Les RTT, les vacances, les jours de repos... En ce moment, on oublie", lâche-t-elle.
"Boucher les trous"
Pour l'instant, Didier Sapy assure que "la toilette, l'alimentation ou l'hygiène" des résidents ne sont pas encore réellement impactées par le manque de bras. "Ce qui risque d'être sacrifié, c'est tout ce qu'il y a autour. Plus d'activités, d'ateliers, de prévention, de lien social, d'accompagnement, de mobilisation des capacités... Et pourtant, c'est ce qui fait la définition même d'un Ehpad", regrette-t-il. "Ce qui fait la beauté de notre métier, c'est par exemple le petit coup de rouge à lèvres sur une résidente qui a besoin de se maquiller pour se sentir bien, ou un moment privilégié de discussions avec un patient qui se sent un peu seul... Maintenant, c'est exclu", illustre Marie Prat.
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Dans l'Ehpad des Cèdres, le directeur a déposé, avant la deuxième vague, une offre d'embauche sur le site de Pôle emploi. "C'est l'arbre qui cache la forêt : en réalité, j'avais besoin de quatre postes", indique-t-il, précisant que sur le département de la Haute-Loire, "26 offres similaires" étaient déjà publiées. Pour "boucher les trous" de leurs plannings, les différents établissements comptent désormais sur de nouvelles initiatives, comme celles de MSF. "Mais ça ne suffira pas", déplore Jean-Pierre Riso. Pour tenter de former en urgence des centaines de soignants, certains organismes, comme le Synerpa (Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées), expérimentent des formations "express", permettant d'enseigner à des personnes en reconversion professionnelle les bases du métier d'aide-soignant.
"Ces formations ne remplaceront jamais un vrai diplôme d'infirmier ou d'aide-soignant, nous en sommes parfaitement conscients", commente Jean-Pierre Riso. "Mais elles ont le mérite d'apporter une réponse d'urgence, et c'est mieux que rien", estime le directeur. "Ces agents seront surtout formés pour aider aux tâches quotidiennes pour lesquelles nous manquons aujourd'hui de bras. C'est fondamental, indispensable, urgent, et cette aide est bienvenue", confirme Didier Sapy.
