Des premiers vaccins contre le Covid présentant une efficacité plus élevée encore que n'importe quel spécialiste de la vaccination n'aurait osé en rêver. Une campagne de vaccination qui démarre, plus tôt que prévu, en Europe comme en France. Les bonnes nouvelles, en cette fin d'année, se sont succédé, laissant entrevoir l'espoir de mettre un terme à la crise sanitaire. Mais pour que ce scénario rose se concrétise, encore faudra-t-il que les doses espérées arrivent en temps et en heure, et surtout en quantités suffisantes pour couvrir une large part de la population. Or, à ce stade, cela n'a rien d'acquis.

L'Union européenne a passé des précommandes pour le compte des Etats-membres, et il est prévu que la France reçoive plus de 200 millions de vaccins l'an prochain. Sachant que deux injections sont nécessaires avec la quasi-totalité des produits, il en faudrait théoriquement 134 millions pour couvrir la totalité de la population, sans compter une marge inévitable de "pertes". Les quantités annoncées paraissent donc largement suffisantes. Mais il y a un hic : ces volumes ne pourront être atteints que si les vaccins des différents laboratoires se montrent suffisamment protecteurs lors des essais de phase 3, encore en cours pour un certain nombre d'entre eux. Le retard déjà enregistré par le champion français Sanofi et les difficultés rencontrées par le groupe anglo-suédois AstraZeneca montrent à quel point cet objectif pourrait s'avérer difficile à atteindre.

LIRE AUSSI : Vaccination : Un début de campagne "symbolique", avant une accélération mi-janvier

Déjà, le calendrier prévisionnel de la campagne semble ne cesser de s'étirer. Dans l'Hexagone, officiellement, ces délais n'inquiètent pas outre mesure : les responsables politiques les présentent comme une chance d'avoir le temps de convaincre les Français de se faire vacciner. Rien de tel en Allemagne, par exemple. Dans le pays où est né le vaccin de Pfizer BioNtech, le seul à bénéficier pour l'instant d'une autorisation de mise sur le marché en Europe, la colère monte face au risque de ne pas pouvoir accéder à un nombre suffisant de doses rapidement, et de devoir attendre encore de long mois avant de renouer avec une vie normale. "Le contraste est saisissant entre la prétendument incompétente administration Trump qui va vacciner 20 millions d'Américains dans les deux à trois semaines (...) et les Européens soi-disant bien préparés, qui continuent de devoir attendre un vaccin", taclait ainsi récemment l'hebdomadaire allemand Der Spiegel.

8 millions de Français vaccinés d'ici l'été

"La question de la disponibilité des doses sera un enjeu important l'an prochain", confirme Marie-Paule Kieny, directrice de recherche à l'Inserm et présidente du Comité scientifique vaccins Covid-19, chargé d'évaluer pour le compte des pouvoirs publics les différents candidats en cours de développement. Qu'en est-il ? La France devrait recevoir 15% des 200 millions de doses commandées par l'UE auprès de Pfizer BioNTech, soit 30 millions de doses dont les livraisons s'étaleront tout au long de l'année. D'après le ministère de la Santé, 8,2 millions de personnes devraient en bénéficier d'ici au 1er juillet. Viendra ensuite le produit de la société de biotechnologie Moderna, un autre vaccin à ARN messager, qui devrait être le deuxième à recevoir une autorisation de mise sur le marché en Europe. Mais le contrat passé à ce stade prévoit l'achat de 12 millions de doses seulement pour la France. Les livraisons prévues d'ici à l'été devraient permettre de protéger 3,4 millions de Français, toujours d'après le ministère de la Santé.

En réalité, les précommandes les plus importantes ont été passées auprès de Sanofi et d'AstraZeneca, dont les produits s'annoncent bien plus faciles à conserver et bien moins coûteux que les vaccins à ARN messager, à hauteur de 45 millions de doses chacun. Mais celles-ci pourraient bien ne pas être au rendez-vous. Ou en tout cas pas tout de suite. Pour Sanofi, c'est une certitude : les essais de phase 2 (intermédiaire) ont montré que son vaccin ne provoquait pas une réponse immunitaire considérée comme suffisante chez les personnes âgées de plus de 65 ans, qui sont aussi les plus à risque de faire des formes graves du covid. Le groupe a dû remettre l'ouvrage sur le métier pour faire évoluer son vaccin, en augmentant le dosage en antigène. Des essais de phase 2 devront être relancés avant, peut-être, de pouvoir démarrer une phase 3 d'ici à l'été. Ce produit n'arrivera donc, au mieux, qu'à la fin de 2021.

LIRE AUSSI : Pr Odile Launay : "Il reste de nombreuses questions non résolues sur les vaccins"

Quant au vaccin d'AstraZeneca, la situation apparaît pour le moins confuse. "Il devait arriver chez nous vers la mi-février, mais ce sera très certainement plus tard, en réalité", assure un expert. Une erreur de dosage a compliqué la lecture des résultats de son essai de phase 3. Les premiers patients ont reçu deux doses pleines, pour une efficacité de 60%. Dans le deuxième groupe, avec une demi-dose puis une dose entière, l'efficacité était de 90%. "Mais le nombre de participants était plus petit, le nombre de sujets infectés également, et il n'y avait pas de sujets âgés dans ce groupe", souligne le Pr Odile Launay, infectiologue et spécialiste des essais cliniques vaccinaux. Au total, la compagnie a présenté une efficacité moyenne sur les deux groupes de 70%.

"Cette démarche est quand même assez particulière. Soit les deux protocoles sont différents, et je ne vois pas comment on peut faire la moyenne. Soit c'est le même protocole et dans ce cas, on s'explique mal comment il est possible d'avoir une différence entre les deux groupes", constate Marie-Paule Kieny. Un autre essai de phase 3 se trouve en cours aux Etats-Unis, et il y a fort à parier que la FDA, l'autorité américaine de régulation des produits de santé, ne donnera pas d'autorisation avant d'en avoir reçu les résultats. Le vaccin ayant été développé outre-Manche, les Britanniques pourraient vouloir aller plus vite. Restera alors à savoir quelle position adoptera l'Agence européenne du médicament. "Si elle suit l'approche américaine, il n'y aura pas d'autorisation avant février", confirme Marie-Paule Kieny.

Moderna a été très clair : aucune commande supplémentaire ne pourra être honorée avant la fin de l'année

Qu'en est-il des autres firmes avec lesquelles des accords ont été passés ? L'américain Johnson & Johnson doit normalement présenter des premiers résultats en février. Celui-ci teste son vaccin selon deux protocoles. Le plus avancé consiste à évaluer l'efficacité du produit avec une administration en une seule dose. "Si cela fonctionne, nous pourrions avoir un enregistrement rapide, mais si deux doses s'avèrent nécessaires, l'autorisation potentielle n'arriverait qu'au deuxième trimestre", précise Marie-Paule Kieny. La société de biotechnologie Novavax, avec qui l'Union européenne vient de signer un contrat, a retenu la même technologie vaccinale que Sanofi, mais ses résultats d'immunogénicité à l'issue de ses essais intermédiaires s'avéraient bien meilleurs que ceux du groupe français. Le verdict devrait tomber là aussi dans le courant du premier trimestre, et encore un peu plus tard pour Curevac, une société allemande qui développe un vaccin à ARN messager.

Les premiers vaccins ont mis la barre très haut"

Les Européens vont donc être suspendus aux annonces de ces sociétés, dont les produits seront indispensables pour permettre une couverture large et rapide de la population. Que se passera-t-il si ces vaccins présentaient une efficacité moyenne, de l'ordre de 60% à 70% de protection - suffisamment pour espérer obtenir une autorisation de mise sur le marché, mais quand même nettement inférieure à celle annoncée par Pfizer/ BioNTech et Moderna ? Les Français accepteront-ils de se faire immuniser par ces produits ? "Dans l'immédiat nous allons manquer de doses, mais il est vrai que c'est un point sur lequel nous nous interrogeons tous. Les premiers vaccins ont mis la barre très haut. Est-ce que les populations accepteront plus facilement d'autres technologies ? Est-ce qu'il sera éthique de proposer un vaccin moins efficace, et à qui ?", s'interroge ainsi le Pr Odile Launay.

Le scénario noir serait naturellement l'échec d'un autre de ces laboratoires. Il sera alors en effet difficile de compenser avec des doses supplémentaires des premiers vaccins à ARN arrivés sur le marché : "Moderna a été très clair : aucune commande supplémentaire ne pourra être honorée avant la fin de l'année", précise Marie-Paule Kieny. Même chose pour Pfizer-BioNtech : une nouvelle usine est en construction en Allemagne, mais d'ici à son achèvement, "les nouvelles commandes seront placées à la fin de la liste", selon l'hebdomadaire Spiegel. D'autant que l'Europe, à qui Pfizer et Moderna avaient initialement offert la possibilité de prendre des commandes plus importantes dès le départ, n'est évidemment pas la seule en lice. Loin de là, même. Lors de la négociation des contrats avec certains laboratoires, les Européens avaient certes convenu d'options de doses supplémentaires. Mais ces options n'ont toujours pas été activées : "Cette décision relève de la Commission européenne, et les discussions sont encore en cours entre les Etats-membres", confirme-t-on au ministère de la Santé... La question de la disponibilité des doses s'annonce bien comme un des principaux enjeux de l'année 2021. Surtout si la circulation du virus imposait de nouvelles mesures restrictives.