La pandémie du Covid-19 a marqué au fer rouge le Vieux continent. Parmi les traces qu'elle a laissées, la baisse de l'espérance de vie sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. C'est ce que montre une étude publiée lundi 17 octobre dans la revue Nature Human Behaviour et reprise par nos confrères du Monde. Les vingt-sept pays européens - les travaux prennent aussi en compte les Etats-Unis et le Chili -voient leur espérance de vie passée au crible par des démographes du Centre Leverhulme pour les sciences démographiques, à Oxford (Royaume-Uni), et de l'Institut Max-Planck pour la recherche démographique, à Rostock (Allemagne).
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Le constat est le suivant : en Europe, il existe une divergence dans les impacts de la pandémie sur la mortalité en 2021. Alors que les pays situés à l'ouest du continent ont connu un rebond après les pertes d'espérance de vie de 2020, leurs voisins orientaux encaissent un sérieux recul au niveau de la durée de vie. En premier lieu, la Bulgarie affiche une perte de 3,5 années d'espérance de vie sur deux ans. La Slovaquie arrive en deuxième position, avec une baisse de 2,7 années. Les Etats-Unis ont également un pied sur le podium. Pays lourdement touché par l'épidémie de Covid-19, les classes populaires ont été moins épargnées de par leur éloignement du système de santé très inégalitaire. Résultat : - 2,4 ans, selon l'étude.
Mais de quoi parle-t-on exactement ? Selon la définition de l'Insee, l'espérance de vie à la naissance représente la durée de vie moyenne d'une génération fictive soumise aux conditions de mortalité par âge de l'année considérée. A noter que les travaux publiés par Nature Human Behaviour ont été réalisés sur la base de tous les décès intervenus en une année, toutes causes confondues ; elle ne dépend donc pas de l'exactitude de l'enregistrement des décès liés au Covid-19, ces données peuvent être imprécises et varier d'un pays à l'autre. "Les baisses de l'espérance de vie sont rapidement suivies de rebonds (...) Cependant, la pandémie de Covid-19 a provoqué des chocs de mortalité mondiaux et graves en 2020 et, au printemps 2022, elle est toujours en cours", insistent les chercheurs.
Ces conclusions sont d'autant plus inquiétantes qu'elles contrastent avec notre tendance à penser que la hausse de la longévité est acquise dans les pays européens ou très développés. Au total, douze pays ont connu une baisse sur deux années d'affilée, en 2020 et en 2021, tandis que seulement huit ont observé un rebond en 2021. Parmi eux : la Suède, la Suisse, la France et la Belgique. Ils ont réussi à rebondir des pertes substantielles en 2020 aux niveaux pré-pandémiques. Si les Français ont perdu plus de six mois d'espérance de vie entre 2019 et 2020, ils en ont regagné cinq entre 2020 et 2021. Résultat de la mise en place de mesures de restriction sanitaire par le gouvernement et d'un système de soins davantage accessible à tous.
Une corrélation entre la vaccination et l'espérance de vie
Sans surprise, les quatre voisins nordiques sont ceux qui s'en sortent le mieux : la Norvège, la Suède, la Finlande et le Danemark. Mention spéciale à la Norvège, seul pays à contre-courant qui a gagné presque deux mois d'espérance de vie. Les trois autres ont perdu moins de deux semaines en moyenne. Dans le ventre mou du classement, on retrouve le Portugal, l'Italie et l'Espagne ( - 7 mois), trois Etats qui se sont retrouvés balayés par plusieurs vagues de l'épidémie. La liste n'est pas exhaustive, puisque les auteurs de l'étude précisent qu'ils ont limité leurs recherches aux pays dotés d'un système d'enregistrement fiable des statistiques de l'état civil "ce qui peut donner une impression biaisée de l'impact mondial de COVID-19".
Autre information importante : en 2021, le nombre de décès dus à la pandémie s'est déplacé vers les groupes d'âges plus jeunes. Par exemple, alors que la mortalité aux États-Unis pour les 80 ans et plus est revenue aux niveaux pré-pandémiques en 2021, les pertes globales d'espérance de vie ont augmenté en raison de l'aggravation de la mortalité chez les moins de 60 ans. Les déficits d'espérance de vie au cours de l'automne-hiver 2021 chez les personnes âgées de 60 ans et plus étaient corrélés avec les mesures de la vaccination prises dans les pays. Autrement dit, les pays dont la population est la moins protégée sont ceux où les déficits d'espérance de vie sont les plus importants, soutient l'étude.
En Bulgarie, seule 30% de la population est complètement vaccinée contre le Covid-19. Et ses voisins d'Europe de l'Est ne s'en tirent pas beaucoup mieux : la Roumanie compte 41% de sa population protégée face au Covid-19, contre 47% pour la Slovaquie et 57% pour la Pologne. À titre de comparaison, la Norvège et le Danemark affichent respectivement un taux de vaccination de 73% et de 81%. "Dans les pays de l'Est, il n'y a ni la même culture de santé publique ni la même confiance dans la science qu'en Europe de l'Ouest. Cela se traduit par une réticence plus forte à la vaccination, qui implique que le frein immunitaire contre le Covid-19 est très peu actionné", rappelait le professeur Antoine Flahault auprès de Libération, il y a un an.
Cependant, le faible taux de vaccination ne fait qu'accentuer la fracture déjà existante entre l'est et l'ouest de l'Europe. À cause des différences socio-économiques et de l'écart entre les différents systèmes de soins, les pays d'Europe de l'Est enregistraient déjà un écart important sur la question de l'espérance de vie. En 2020, un homme roumain avait une espérance de vie de 71 ans contre 79 ans pour un homme français. En plus des disparités entre les pays, l'étude s'est aussi intéressée aux différences entre les sexes. Les résultats montrent que le fossé s'est creusé - avec un avantage pour les femmes - dans 16 des 29 pays. La plus forte augmentation de l'écart entre les sexes a été observée aux États-Unis, où il a augmenté de près d'un an.
