Trois semaines au minimum. C'est le temps pendant lequel les écoles primaires et maternelles françaises seront fermées, à compter du 5 avril. Même si les élèves des zones A, B et C sont en vacances pendant deux de ces trois semaines, du 10 au 26 avril, cette fermeture des établissements scolaires, que l'exécutif présentait comme un dernier recours, va de nouveau modifier le quotidien des enfants.

En un an, les enfants français auront connu un confinement de deux mois avec l'école à la maison pour celles et ceux qui le pouvaient, un retour en classe avec des mesures à appliquer, un reconfinement, puis un couvre-feu, et maintenant une nouvelle fermeture des écoles. Le bouleversement de la "normalité" et les modifications constantes du quotidien induits par la pandémie de Covid-19 sont fatigants pour les adultes. Mais qu'en est-il pour les enfants ? Cette crise peut-elle avoir des conséquences à long terme sur leur développement ou leur manière d'envisager les relations sociales ?

"Je pense qu'il faut faire une grosse différence entre quelque chose qui est là pour toujours et quelque chose de passager", répond Viviane Kovess-Masféty, pédopsychiatre et épidémiologiste, à L'Express. "Depuis le début de la crise il y a eu des hauts et des bas, entre le confinement sérieux et un été avec des choses quasi normales... Pour les enfants, c'est surtout à l'école que la situation est spéciale. Mais elle est juste une partie de leur vie."

"Étendre les vacances, c'est moins dramatique que reconfiner"

Pour la chercheuse, les situations qui peuvent présenter plus de difficulté pour les enfants sont celles où un parent "doit s'isoler dans la maison", car cas contact ou contaminé. "Mais là encore, ça dure une dizaine de jours au plus." Viviane Kovess-Masféty juge par ailleurs le choix du gouvernement d'englober la fermeture des écoles dans les vacances "judicieux" : "Étendre les vacances, c'est moins dramatique que reconfiner. Pour les parents, c'est la galère ; mais pour les enfants, je ne pense pas que ce soit si perturbant."

Pourtant, nos vies ont bien été bouleversées par le Covid-19. La "normalité" a été bouleversée aussi pour les plus jeunes. "Bien sûr que le Covid-19 change quelque chose. Mais l'humain est un être adaptable, rappelle la pédopsychiatre. La question c'est : Est-ce que ce changement est vraiment traumatisant et difficile à accepter, ou est-ce que ça fait partie des choses auxquelles on s'adapte ?"

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Il est encore trop tôt pour pouvoir juger correctement des conséquences de la situation sur les enfants. L'épidémiologiste le rappelle, on manque encore de données sur la question. Néanmoins, depuis le début de la crise, des spécialistes de l'enfance ont tenté d'évaluer les conséquences sur les plus jeunes. Dans un article publié en janvier 2021 dans la revue Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence, des chercheurs du Service universitaire de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent de Nice, de l'université Côte d'Azur et du Centre expert du psychotrauma Paca-Corse, Morgane Gindt, Arnaud Fernandez, Michèle Battista et Florence L. Askénazy, ont présenté une revue de la littérature concernant les risques psychiatriques liés à la pandémie de Covid-19 chez les enfants.

Symptômes dépressifs et anxieux corrélés au temps de confinement

Ils mentionnent ainsi une étude sur les comportements des enfants en quarantaine réalisée par des chercheurs chinois et européens. 320 mineurs âgés de 3 à 18 ans mis en quarantaine ont été interrogés à l'aide d'un questionnaire en ligne. 68,59% d'entre deux souffraient d'inquiétude, 66,11% d'impuissance et 61,98% de peur ; ces sentiments se manifestaient de diverses manières, notamment par du "collage" des parents, de l'irritabilité ou de l'inattention.

"Il apparaît que les symptômes dépressifs et anxieux sont corrélés au temps de confinement, avec des taux plus élevés lorsque le confinement dépasse 10 jours", écrivent les chercheurs dans leur revue de littérature. "Ces différents symptômes peuvent s'expliquer par plusieurs facteurs dont le changement de mode de vie, par la réduction des échanges sociaux et par l'exposition répétée aux médias et aux informations", précisent-ils, citant également "la fermeture des écoles, le manque d'activité en plein air, les habitudes alimentaires et de sommeil aberrantes" comme "susceptibles de perturber le mode de vie habituel des enfants".

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Dans une tribune publiée le 8 mars dans Le Figaro, des psychologues s'inquiètent par exemple des effets du port du masque par les adultes sur les tout-petits. Ils citent notamment une enquête menée par l'Université de Grenoble auprès de plus de 600 professionnels de la petite enfance. Celle-ci fait état d'un "appauvrissement de la qualité des interactions" de langage, d'une "incapacité à reconnaître l'adulte familier" pour beaucoup d'enfants et d'anxiété, de pleurs ou de réactions de peur face aux visages masqués. L'étude conclut que les professionnels interrogés sont "partagés" : "d'un côté, nombre d'entre eux font remarquer la capacité d'adaptation des enfants, parfois à l'encontre de leurs prédictions (...) De l'autre côté, de nombreux professionnels soulignent les répercussions développementales néfastes."

Viviane Kovess-Masféty confirme que le masque "crée une différence" chez les enfants. Mais là encore, "comment cette différence est-elle gérée ? Est-ce que ça fait partie des choses parmi d'autres ou est-ce que c'est vraiment important ? Ce n'est pas forcément plus déstabilisant que de voir la maîtresse porter un masque que de la voir changer de couleur de cheveux par exemple."

Le Covid-19 pris en compte par l'imaginaire

Une professeure de danse de 43 ans interrogée par BFMTV.com, Carole, témoigne des questions qu'elle se pose sur les effets de la situation sur ses deux enfants de 3 et 6 ans. Elle explique qu'elle se demande si le port du masque par les adultes de son entourage peut affecter l'apprentissage de la parole de son cadet : "Je ne sais pas si c'est lié au contexte ou si c'est juste la fainéantise de mon fils, mais il met beaucoup plus de temps que son frère aîné à parler correctement. Il n'articule pas bien, ne place pas bien sa langue, c'est plus long." Elle raconte également au site d'information une forte présence du Covid-19 dans les jeux de ses enfants : "Au début, il était question de soigner les nounours. Aujourd'hui, ils ont des pistolets et il faut tuer le virus, l'écrabouiller, ils font le geste avec le pied, poursuit Carole. Ils ne jouent plus qu'à ça."

Au cours de son entretien avec L'Express, la pédopsychiatre Viviane Kovess-Masféty questionne sa petite-fille sur ses jeux en relation avec le Covid-19. Nine, 9 ans, raconte : "Dans la cour, on joue à 'touche-Covid'. Il y a un loup, c'est un petit Covid qui contamine les autres. Il y a aussi un docteur, s'il nous touche on est redevenu humain et on peut continuer à courir." "C'est la magie de l'enfance, réagit Viviane Kovess-Masféty. C'est aussi pour cela qu'il est important de dédramatiser la situation."

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Dans un article des Échos publié en mai 2020 sur les nouvelles habitudes des enfants liées au Covid-19, le pédopsychiatre Didier Pleux commentait ainsi ce type de jeux : "C'est plutôt bon signe quand les enfants commencent à exorciser les démons par le processus du jeu. Cela permet de canaliser les émotions, c'est très sain." Autrement dit, il ne faut pas forcément s'inquiéter si les enfants "jouent au Covid-19" : la modification de leur imaginaire est aussi une manière d'assimiler la situation. Viviane Kovess-Masféty pose d'ailleurs la question d'une "surinquiétude" des adultes, "qui peut être oppressante pour les enfants". Si elle admet que "tous les enfants n'ont pas les mêmes situations sociales", et ne vivent donc pas tous la crise de la même manière, elle insiste : "Les enfants qui ne sont pas en difficulté sont capables de rester dans l'enfance, de transformer les choses en jeux. Il faut leur faire confiance."

"Les enfants sont des éponges"

La pédopsychiatre rappelle toutefois que "les enfants sont des éponges", et qu'ils réagissent beaucoup à la manière dont leur entourage, les parents en particulier, vit la crise sanitaire et sociale. "Ma petite-fille, par exemple, n'a pas peur d'attraper le Covid-19 : elle sait qu'elle peut, mais aussi qu'elle ne risque pas grand-chose en tant qu'enfant. Mais elle m'a raconté qu'une copine a très peur d'attraper le Covid-19. Les parents de sa copine sont peut-être plus inquiets. Si les parents sont très inquiets, il peut y avoir un climat d'anxiété chez les enfants. Mais beaucoup de parents se faisaient déjà du souci : les parents d'aujourd'hui sont dans des classes d'âge où la vie professionnelle n'est pas simple, même si le Covid n'a pas arrangé les choses."

Les auteurs de la revue de littérature publiée en janvier dans Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence ne disent pas autre chose : "Face à une situation de crise, les enfants sont essentiellement dépendants des adultes référents (parents, tuteurs, enseignants, etc.) pour déterminer leurs réponses émotionnelles et comportementales. Il a ainsi été démontré que lorsque les 'figures référentes' arrivent à sécuriser l'enfant et à lui expliquer la situation, ce dernier présente un meilleur niveau de bien-être psychologique. À l'inverse, avoir un parent anxieux ou déprimé lors d'une épidémie augmente le stress ressenti par l'enfant", écrivent les chercheurs niçois.

Surtout, Viviane Kovess-Masféty fait la différence entre "des parents qui crèvent d'angoisse" et dont la situation peut-être très difficile pour les enfants, ou "des parents qui s'inquiètent mais arrivent à protéger leurs enfants". "C'est légitime de s'inquiéter, et on peut s'inquiéter sans crever d'angoisse. Mais un enfant peut comprendre qu'il y a des choses qui font du souci, sans que tout ne s'écroule."

Au sujet d'enfants "gagnés par l'anxiété" après le premier confinement, le pédopsychiatre Didier Pleux expliquait dans Les Echos : "Un enfant très anxieux, tous ses radars sont en hypersensibilité. Il faut peut-être parler un peu plus avec lui pour dédramatiser avec des explications, des dessins. Il faut tenir compte de son anxiété pour la transformer en inquiétude." Viviane Kovess-Masféty conseille, elle, de "répondre aux questions des enfants avec des mots adaptés". Mais, s'ils n'en posent pas, "pas besoin de leur expliquer toute la journée que c'est compliqué".