Printemps 2021. La présidentielle est encore lointaine et la saison de tous les possibles s'ouvre à peine. A droite, les stratèges s'activent. Les partisans de l'union, particulièrement. Autour d'une table, on retrouve Eric Zemmour, Guillaume Peltier, Sarah Knafo et les époux Ménard, désireux de réconcilier l'aile droite des Républicains avec une partie du Rassemblement national. "A l'époque, on évoquait la nécessité de tisser des liens entre les différentes droites, se remémore le maire de Béziers. On voulait tenter de mettre en avant ce qu'on avait en commun, c'était un vrai projet. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'une opportunité gâchée." Un an plus tard, Robert Ménard est déçu, et le fait savoir. Chantre de l'union des droites, il considère qu'Eric Zemmour n'a pas réussi à s'extraire de son discours radical, s'interdisant l'accès à toute une partie de la droite qu'il espérait rassembler.
"Quel connard !". Dans le camp zemmouriste, on goûte peu le virement de bord de l'ancien allié. Pour les artisans de la campagne, le pari de l'union des droites est loin d'être enterré. "On a tout de même Guillaume Peltier, Sébastien Pilard, Sébastien Meurant et plusieurs cadres qui viennent de la droite", défend l'un d'entre eux. Au Trocadéro, pourtant, la photo de famille rappelle plus un soir d'été à Montretout qu'une réunion de la droite républicaine. Sur scène, les anciens frontistes sont majoritaires et, malgré les promesses de ralliements LR, aucun ténor n'aura sauté le pas. L'effet Marion Maréchal, qui devait être le dernier bâton de dynamite destiné à faire sauter la digue, n'aura pas réussi. "Les ralliements des micro-personnalités LR n'ont eu absolument aucun impact, se réjouit un cadre du RN. Le seul qui en a eu un, c'est celui de Marion : il a fait perdre quatre points à Eric Zemmour."
"Pourquoi pas 2032 pendant qu'on y est..."
En privé, les partisans du candidat nationaliste le savent : l'absence de ralliements significatifs issus de la droite républicaine est un problème. Mais ils ne s'avouent pas vaincus pour autant. "Je n'ai jamais imaginé que Laurent Wauquiez nous rejoindrait pendant la campagne, confie un cadre. Le juge de paix, c'est l'élection, la réalisation de l'union des droites se fera au lendemain du scrutin." Marion Maréchal elle-même le reconnaît : "On aurait pu espérer un rassemblement plus large au niveau des appareils, mais nous avons ouvert une porte, et le cordon sanitaire est affaibli." Entre les lignes : si le discours n'a pas pris cette fois, ce sera la prochaine. Un argument qui fait grincer des dents un ancien soutien. "Ils ont passé tout le début de la campagne à nous répéter que l'union était nécessaire, parce qu'on ne se relèverait pas d'un second quinquennat Macron, et voilà qu'ils commencent à miser sur les législatives, voire sur 2027, pourquoi pas 2032 pendant qu'on y est..."
Mais les membres de Reconquête persistent. Si Eric Zemmour arrive devant Valérie Pécresse, cela actera la mort des Républicains, et donc l'avènement d'un espace politique à occuper. "Nous, on restera un parti avec 127 000 adhérents et les caisses pleines, qui pourra faire la jonction avec les LR qui ne veulent pas rejoindre Emmanuel Macron", s'avance un stratège. D'autant qu'une autre réalité est mise en avant par les proches d'Eric Zemmour : si sa candidature n'a pas permis d'acter l'explosion du RN et de LR, le pari de réunir les électorats des deux partis est bel et bien réussi. Dans les colonnes du Figaro, Jérôme Fourquet dépeint le tableau d'un électorat zemmouriste très hétérogène, qui rassemble aujourd'hui 21% des électeurs de François Fillon en 2017 et 24% des électeurs de Marine Le Pen. Une jonction réalisée en piochant parmi les électeurs RN les plus aisés et un électorat LR plus populaire. Le signe, pour les soutiens d'Eric Zemmour, d'un succès dans sa promesse de réconcilier "la bourgeoisie patriote et les classes populaires". "On a réussi à se constituer une base électorale interclassiste, revendique un proche. Et ça, c'est précisément l'incarnation de la réussite de l'union des droites."
Marion Maréchal adoube : "Je ne suis pas déçue, parce que l'union des droites s'incarne dans l'électorat. Eric Zemmour a réussi cette jonction en faisant évoluer l'électorat, qui est aujourd'hui assez hétérogène. Jusqu'à maintenant, nous étions enfermés dans une néo-lutte des classes, alors qu'aujourd'hui, ce ne sont plus les conditions matérielles qui déterminent le vote, mais les idées." Peu importe l'appareil, pourvu qu'on porte les idées, donc. Faute de l'union des partis, Reconquête revendique désormais l'union des bases. Une réalité déjà effective depuis des années dans certains territoires, comme les terres du Sud. Mais qu'importe, côté Eric Zemmour, on continue d'en faire un étendard, en revendiquant un consensus général à droite sur la question identitaire.
Et on en est convaincu, la candidature Zemmour aura permis à cet électorat interclassiste de se réunir autour de cette thématique, en dépassant les clivages liés aux questions économiques et sociales. "Le ciment de l'union des droites, le véritable dénominateur commun, c'est l'identité", assure un membre du premier cercle. Un constat qui met tout le monde d'accord à Reconquête et conforte les partisans d'Eric Zemmour dans une certitude, défendue par Marion Maréchal : "Quoi qu'il arrive, Reconquête et Eric Zemmour deviendront le pôle central de la recomposition à droite." Un an plus tard, une fois de plus, les partisans de l'union regardent au loin et rêvent de créer des ponts. Au Rassemblement national, où l'on n'a que mépris pour la question depuis des années, on rétorque : "Quoi qu'ils en disent, ils finiront à 7% en faisant campagne sur l'union, ça devrait remettre leur fantasme en question. Eric Zemmour voulait être le trait d'union entre le RN et LR, il est finalement devenu l'extrême droite du RN."
