Il n'est jamais agréable de donner raison à son adversaire. Ce sentiment agaçant habite les Républicains (LR) depuis l'installation de la nouvelle Assemblée nationale. Après avoir voté les trois textes de la session estivale, voilà la droite aux prises avec un nouveau casse-tête : la réforme des retraites préparée par l'exécutif, en phase avec son ADN idéologique. Etre un "opposant utile" : de l'objectif affiché de LR, va-t-on encore ne retenir que l'épithète ?
Le contenu du texte n'est pas arrêté, mais sa philosophie ne fait guère de doute : les Français devront travailler davantage. Lors de la présidentielle, Emmanuel Macron s'était prononcé en faveur d'un recul de l'âge légal de départ. Autre possibilité : augmenter la durée de cotisation.
La droite ne peut qu'applaudir. Elle fait du report de l'ouverture des droits à la retraite un marqueur politique. Le projet des Républicains pour 2022, comme celui de sa candidate Valérie Pécresse, prévoyait un report à 65 ans de l'âge de départ. "Nous sommes invariables sur le fond, assène la présidente de LR Annie Genevard. Si on ne veut pas augmenter les cotisations et baisser les pensions, il faut toucher à la durée de cotisation et adopter une mesure d'âge." "Macron sait que la droite porte ce message depuis des années, c'est un piège machiavélique", raille le député de l'Aisne Julien Dive, conscient que l'exécutif a besoin du soutien de LR pour cette réforme.
Une réforme en phase avec l'ADN de LR
Ses modalités d'adoption ne sont pas arbitrées. Une piste se dessine. L'exécutif n'exclut pas de prendre des mesures paramétriques par le biais d'un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), examiné cet automne au Parlement. Gage de rapidité, la manoeuvre est un artifice institutionnel. L'usage du 49.3 - outil indispensable sous une majorité relative - est limité à un texte ordinaire par session parlementaire. Mais cette règle ne concerne pas les textes budgétaires, comme la loi de finances ou le PLFSS. Autant se garder un joker sous le coude.
Cette technique, qui fait débat au sein de Renaissance, mettrait LR face à ses responsabilités. La majorité sénatoriale de droite adopte depuis trois ans un amendement au PLFSS prévoyant un report de l'âge départ à 63 ou 64 ans. Ce vote lui revient aujourd'hui dans la figure. "Soit on vote en étant en accord avec ce qu'on propose depuis des années. Soit on devient schizophrène et on se renie", résume une sénatrice. La droite n'est pourtant pas à l'aise avec une telle méthode. Les amendements du Sénat avaient une valeur symbolique. Ils n'étaient pas votés pour entrer en vigueur mais pour rappeler le sérieux budgétaire de la droite. Rien à voir avec l'exécutif, qui compte bien mener cette réforme à son terme.
A droite, le choix d'un amendement passe mal. Ses dispositions ne seraient pas soumises au Conseil d'Etat et ne feraient pas l'objet d'une étude d'impact, privilèges accordés au texte initial. Autre motif d'inquiétude : le PLFSS risque de ne pas contenir des mesures de compensations sur la pénibilité ou les carrières longues, qui seraient sanctionnées comme "cavalier social". "En termes d'acceptation sociale, c'est explosif", anticipe un député. "On ne traite pas de politique générale dans un PLFSS, abonde le député des Alpes-Maritimes Éric Pauget. Si l'exécutif passe en force, je le dénoncerai."
"Un amendement dans le PLFSS, c'est hors de question"
Le patron des députés LR Olivier Marleix juge ainsi un tel amendement "pas respectueux des partenaires sociaux". Son homologue au Sénat Bruno Retailleau fustige auprès de l'Express une "méthode trop brutale". Le Vendéen souhaiterait un texte spécifique ou que le gouvernement prenne ses responsabilités dès le PLFSS initial. "Mais, dans ce cas, la réforme complète ne pourra pas se passer d'une loi ad hoc", précise-t-il.
Ce débat promet des frictions à droite. En cas de réforme par amendement, que feront les LR ? Certains pourraient s'opposer au nom d'une réforme brutale, quand d'autres pourraient s'incliner au nom de l'intérêt supérieur de l'équilibre des retraites. "Un amendement dans le PLFSS, c'est hors de question", raille le député de la Loire Antoine Vermorel-Marques. "Je n'ai aucune raison de ne pas voter ce qu'on vote d'habitude au Sénat pour des raisons politiciennes", confie en revanche Bruno Retailleau. Une sénatrice pressent ainsi que les députés LR voudront "montrer leurs gros bras" pour rappeler leur appartenance dans l'opposition. Des divergences pourraient naître entre les deux chambres.
Reste le fond. Toute la droite est acquise à l'idée d'un report de l'âge légal de départ. Toute ? Non, car un groupe d'irréductibles parlementaires emmené par Aurélien Pradié s'y oppose et privilégie de jouer sur la durée de cotisation. Ces jeunes députés, comme Julien Dive ou Pierre-Henri Dumont, jugent le mécanisme injuste envers les travailleurs précoces. "Pradié prend la lumière, mais manque de cohérence, raille un député LR. Il rompt avec vingt ans de discours à droite."
Le jeune élu lotois pourrait se trouver un allié de circonstances. Un homme a en effet sa petite idée pour se sortir du piège : Laurent Wauquiez réfléchit à des propositions qui ne consistent pas à jouer sur l'âge légal - un raisonnement qu'il juge en privé digne du XXe siècle. Avec un objectif en tête : prouver que la droite sait concilier réforme et modernité sans se mettre dans la roue d'Emmanuel Macron. Une performance jusqu'ici jamais réalisée.
