Au fil des années, Aurélien Pradié s'est déniché un nouveau hobby. Le candidat à la présidence des Républicains (LR) s'est pris de passion pour les arts premiers. Il a passé des heures au musée du Quai Branly, échangeant avec des conservateurs pour se former. Le député du Lot l'assume : cette "fascination" relevait à l'origine d'un "mimétisme banal et enfantin" pour Jacques Chirac, amoureux des cultures non occidentales.

L'élu revendique son admiration pour l'ancien président de la République. Agé de 36 ans, il n'a jamais rencontré Jacques Chirac. Il appartient à une génération qui s'est éveillée à la politique lors de l'ascension au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Un chiraquien né en 1986, la chose n'est pas banale. "Je suis un extraterrestre", sourit-il. Cette passion témoigne de la sensibilité sociale du député. Elle raconte aussi comment la figure de l"ancien maire de Paris est devenue consensuelle, voir dépolitisée. Chirac, une icône commode.

"Fasciné par l'empathie du personnage"

La fascination d'Aurélien Pradié pour Chirac remonte à l'adolescence. Elle lui est notamment transmise par son grand-père corrézien lors des repas de famille : "Il n'y avait rien de théorisé, on aimait à l'époque Chirac comme un ami." L'adolescent se dit marqué par plusieurs photos de son idole : la première le montre face à une statuette océanienne, la seconde immortalise sa rencontre avec un paysan. Elle trône dans son bureau. "Je suis fasciné par l'empathie du personnage et son côté conquérant. Il montre que la politique est d'abord une affaire de respect des autres et surtout des plus fragiles", confie-t-il.

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A l'Assemblée, Aurélien Pradié se rapproche de Christian Jacob, fidèle de l'ancien chef d'Etat. Un proche de Jacques Chirac lui propose même de rencontrer son idole. Mais l'entrevue est annulée en raison de l'état de santé déclinant de l'ex-président. Cette filiation politique s'est observée lors des dernières législatives. Claude Chirac est venue soutenir Aurélien Pradié dans le Lot, saluant son engagement en faveur des personnes handicapées, grande cause de Chirac. Une histoire de famille. Le père d'Aurélien Pradié est devenu hémiplégique après un AVC quand son fils n'était qu'adolescent.

A droite, éprouver de la tendresse pour Jacques Chirac est d'usage. Sauf que le chiraquisme est une doctrine floue, tant l'élu corrézien a endossé des identités multiples au cours de sa carrière. Quoi de commun entre l'auteur de l'appel de Cochin et le défenseur de la Constitution européenne ? Quel lien entre le Premier ministre libéral de 1986 et le pourfendeur de la fracture sociale ? L'adversaire résolu de Jean-Marie Le Pen n'a-t-il pas balayé les critiques formulées contre l'alliance RPR-FN à Dreux en 1983 ? Ainsi va la vie politique de Jacques Chirac. Certains louent son flair politique, d'autres raillent son absence de colonne vertébrale. Sa plasticité idéologique ne serait que le cache-sexe de l'absence totale de convictions.

Figure consensuelle

S'il admet que le "mystère Chirac est compliqué à percer", Aurélien Pradié récuse ces critiques. "Deux fondamentaux n'ont jamais quitté Chirac. D'abord, la lutte contre l'extrême droite. Il y a chez lui une détestation structurelle de ce camp pour des raisons historiques. Ensuite, son humanisme et son respect immense pour les différences. Sa passion pour les arts premiers le démontre."

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De Chirac, Aurélien Pradié retient surtout l'élection présidentielle de 1995, un "modèle de campagne." Le fondateur du RPR y avait débordé Édouard Balladur sur sa gauche en déployant un discours social. Une prise de risque gagnante, même si elle fut jetée à la poubelle dès les premiers mois de sa présidence. Le président élu se convertit à l'orthodoxie budgétaire pour préparer l'arrivée de l'euro. "C'est un moment où la droite fait envie, salue Pradié, apôtre d'une droite sociale. Cela paraît banal, mais ça ne nous est pas arrivé depuis un moment."

L'élu lotois admire cette ligne, mais s'appesantit moins sur sa dimension stratégique. Voire opportuniste. "Chirac était un animal politique. Ce thème est l'expression d'une stratégie mûrement pensée", confiait en 2021 à L'Express son ex-directeur de campagne Patrick Stefanini. Le député du Lot, élu d'une terre de gauche, veut en tout cas inscrire ses pas dans ceux-là. "C'est un rad-soc", raille un cadre LR.

40 ans de vie politique ont bâti plusieurs Chirac. Celui d'Aurélien Pradié est le plus consensuel. Le conquérant de 1995 et le président gardien de la cohésion nationale. Une figure peu clivante. Presque dépolitisée, tant le second quinquennat de Jacques Chirac ne s'est pas distingué par une avalanche de réformes. "Pradié se réfère au Chirac père de la nation, pas à celui des années 80, raille un ancien ministre. C'est une figure peu politique, comme la reine d'Angleterre."

Héritage paradoxal

Lors de l'élection présidentielle, Valérie Pécresse avait aussi revendiqué sa filiation avec l'ancien président. Utile, tant l'homme est apprécié des Français. Nécessaire, tant la droite souffre de l'absence de figures tutélaires. A défaut de leader, LR plonge dans ses livres d'histoire pour rappeler son statut de parti de gouvernement.

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Mais convoquer la figure de Jacques Chirac recèle d'un paradoxe. La droite promet des réformes et une rupture franche avec Emmanuel Macron. Loin de la prudence légendaire de l'ancien hôte de l'Elysée. "Il a sûrement sous estimé les questions économiques et les questions de réformes du pays. Mais était-ce aussi prioritaire qu'aujourd'hui ? Je n'en suis pas certain", défend Aurélien Pradié. L'élu voit d'abord Jacques Chirac comme le ciment d'une cohésion nationale perdue. "Chirac a peut-être manqué d'air entouré de vrais réformateurs. Mais peut-on être une figure tutélaire pour la nation et être un réformateur ? Je ne suis pas sûr que cela soit compatible. D'où une vie politique faite d'alternance entre ces deux apports."

Reste désormais à savoir si le nom de Chirac séduit le noyau dur des adhérents LR. A première vue, leur ligne droitière ne sied guère au dernier Chirac, qui affirmait en 2011 son intention de voter François Hollande face à Nicolas Sarkozy. "Il faut être stupide pour faire campagne en se présentant comme héritier du chiraquisme, fustige un soutien d'un autre candidat. Pradié va faire un score de m..." L'intéressé croit en sa bonne étoile: "Les adhérents veulent qu'on croie en quelque chose et pas qu'on leur dise ce qu'ils veulent entendre. Ça peut faire la différence."