"Non mais vous délirez complètement !" Ce socialiste n'est pas le dernier à critiquer Anne Hidalgo, mais pas de là à comparer cette dernière à Valérie Pécresse, à lier leur destin de candidates à l'élection présidentielle. A droite aussi, l'analogie déclenche quelques moues dubitatives. A l'évidence, les deux femmes ne boxent pas dans la même catégorie. L'une espère encore accéder au second tour et reste autour de 10% dans les sondages, quand l'autre prie pour terrasser Jean Lassalle et stagne à 1,5%.
Nul besoin d'être devin pour savoir que Valérie Pécresse terminera devant Anne Hidalgo au soir du 10 avril 2022. Mais cette avance n'est qu'un écran de fumée. Elles portent le flambeau de partis vieillissants, incapables de se reconstruire depuis l'avènement d'Emmanuel Macron. Le Parti socialiste (PS) a explosé en vol en 2017, le parti Les Républicains (LR) est menacé du même schisme cette année. "Les trajectoires des deux partis sont les mêmes, ils ont juste de l'avance sur nous", sourit un stratège LR.
Candidates de circonstances
Car Valérie Pécresse et Anne Hidalgo sont deux candidates de circonstances. Loin d'un Nicolas Sarkozy ou d'un François Hollande, elles n'ont pas minutieusement préparé leurs candidatures pendant des années. Elles n'ont pas été portées par une primaire ouverte comme le socialiste, ou par des sondages mirifiques à l'instar du fondateur de LR.
Début 2021, la présidente de l'Ile-de-France échange avec un dirigeant LR autour d'un café. La voilà sondée sur ses intentions. "Elle était intéressée, mais pas décidée", se souvient cet ancien ministre. Elle se lance au coeur de l'été 2021, dans une relative indifférence. Sa victoire au Congrès tient autant à sa ligne politique qu'aux adhésions massives à LR réalisées par son équipe. Le peuple de droite n'a pas choisi sa candidate. Il l'a adoptée, mais a failli hériter d'un autre. "Cette désignation était très contingente, analyse un dirigeant LR. Ce fut elle, mais à 1000 voix près, c'était Bertrand ou Barnier."
Anne Hidalgo a, elle aussi, longuement hésité. Il y a Paris, bien sûr, mais il y a les Jeux Olympiques de 2024, son grand moment. 2027 paraît un horizon raisonnable, encore faut-il tracer un chemin. Facilement réélue à Paris en 2020, la maire de Paris croit en sa bonne étoile. Après tout, n'a-t-elle pas déjoué ces médisants sondages ? Les écologistes disent alors que l'heure d'un "candidat du climat" à la présidentielle est venue.
Crise de leadership
Elle pense pouvoir les convaincre. "S'il y a bien une maire écologiste par excellence, c'est moi ! Je l'ai prouvé par A + B, en réduisant la place de la voiture, notamment", pérorait-elle l'été avant la campagne. Quant à sa famille politique, le PS, elle est trop faible pour l'empêcher. Le PS attend un sauveur, un nouveau visage socialiste pour réveiller la machine. Pourquoi pas elle ?
Dans son entourage parisien, on la conforte dans cette idée mais quelques fidèles de longue date, Jean-Louis Missika le premier, temporisent les ardeurs d'Hidalgo, et tentent même de l'en dissuader. "Attention, avec l'élection présidentielle, c'est autre chose. Tu risques de te faire broyer." Le jeu en vaut-il la chandelle ? Hidalgo feint de réfléchir, entretient un faux doute trois mois durant et se lance en septembre.
Les deux candidates illustrent le défaut de leadership de leur parti. Leur expérience est solide, leurs compétences ne font pas débat. "Sur le papier, Anne était la candidate idéale d'un renouveau socialiste : une femme qui a l'expérience du pouvoir avec Paris, écologiste et de gauche, sans être sur une ligne inutilement radicale comme Benoît Hamon", se souvient avec amertume un sherpa du PS.
Elle et Valérie Pécresse profitent surtout du vide créé par la débâcle de 2017. Mais là est leur paradoxe : elles traînent leur parti comme un boulet mais doivent leur candidature à sa mort cérébrale. Dans ce désert, se lancer dans la course à l'Elysée devient une ligne de plus sur le CV. Pour Hidalgo, le risque est sans doute trop grand : héritera-t-elle de l'image de "pire candidate" de l'histoire de ce vieux parti, volant ainsi la vedette à Gaston Deferre qui, en 1968, dépassa d'un cheveu la barre fatidique des 5% ?
Crise existentielle de LR et du PS
Sur la forme, les deux candidates se ressemblent. Elles n'ont pas noué de lien charnel avec les électeurs. Leur ton est emprunté, leurs prestations souvent moquées sur les réseaux sociaux. Sur le fond, Valérie Pécresse et Anne Hidalgo peinent à donner du sens à leur candidature. Elles ne parviennent pas à résoudre la crise existentielle de leurs partis. Elles se posent en hérauts d'une droite ou d'une gauche de "gouvernement". Comme si cette formule surannée légitimait leur présence sur la piste.
"On sait pourquoi Mélenchon, Macron ou Zemmour sont candidats. Ce n'est pas le cas de Valérie Pécresse. Elle est candidate, mais pour quoi faire ?" s'interroge un hiérarque LR. "Pécresse aurait été une bonne candidate il y a vingt ans, dans un contexte gauche-droite classique. Mais, là, c'est trop vieillot par rapport à la concurrence", constate un stratège LR. Le constat vaut pour la maire de Paris.
Les deux candidates ne s'extraient pas de leurs tenailles respectives. Valérie Pécresse reste coincée entre LREM et l'extrême droite. Le "boa constrictor" Macron la prive de tout oxygène. Il a enregistré le ralliement du député Eric Woerth et a emprunté plusieurs propositions économiques de sa rivale, comme la retraite à 65 ans ou la réforme du RSA. Anne Hidalgo, elle, ne sait sur quel pied danser, encerclée de toute part : par Emmanuel Macron, qui absorbe encore et toujours l'électorat social-démocrate, par Yannick Jadot sur le flanc écologiste et par Jean-Luc Mélenchon sur le flanc gauche. Elle doit donc affronter non pas des rivaux mais trois candidats qui apparaissent comme des copies plus fidèles de ce qu'elle espère incarner. C'est entendu, la candidature socialiste ne synthétise plus.
L'histoire de deux trahisons
La virulence de cette double tenaille est à la mesure de la perte de crédibilité de LR et du PS. Valérie Pécresse et Anne Hidalgo souffrent du souvenir des quinquennats Hollande et Sarkozy. Deux mandats présidentiels dont elles n'ont jamais fait un inventaire lucide. "En 2012, deux trahisons se chevauchent, analyse un cadre LR. L'électorat de droite se sent trahi par les promesses non-tenues de Nicolas Sarkozy. L'électorat de François Hollande s'apprête à l'être par le socialiste." Valérie Pécresse paie la non-utilisation du Kärcher, Anne Hidalgo est tributaire des engagements non-tenus du Bourget et, pire encore, d'un quinquennat que François Hollande n'a su - voulu ? - solder.
A droite, rares sont ceux qui croient aux chances de Valérie Pécresse. A gauche, ils ont d'ores et déjà enterré Anne Hidalgo. Les deux familles politiques se projettent déjà dans les législatives et dans leur indispensable reconstruction. Avec une obsession pour la droite : ne pas commettre les erreurs du PS après 2017. "Nous risquons d'avoir leur destin dans cinq ans. Il ne faudra pas de glaciation et analyser les choses", souffle un pilier LR.
Dans son malheur, la droite a une chance. Emmanuel Macron ne se représentera pas en 2027. L'espoir que le macronisme disparaisse avec la sortie de piste du président nourrit l'espoir d'un renouveau. PS et LR retrouveraient alors de l'air avec la baisse de la marée. Un député LR résume : "Si la gauche est puissante, la droite l'est. La vraie recomposition sera pour 2027."
