"On va commencer par votre maman. Quel est son nom s'il vous plaît ? Son prénom ?" Le Premier ministre a décidé de se mettre en scène ce jeudi à Metz, casque d'opérateur téléphonique sur la tête, accroupi devant un écran d'ordinateur, pour l'ouverture des inscriptions à la vaccination, désormais possibles pour toute personne de plus de 75 ans à partir de lundi.
Avec ce déplacement, Jean Castex souhaitait illustrer le caractère proactif du gouvernement dans le déroulement de la campagne de vaccination, critiqué de tous les côtés pour son démarrage poussif fin décembre. A l'image de son gouvernement, le chef de l'exécutif n'accepte dorénavant plus si facilement les remises en cause de la stratégie française, qu'il estime injustes.
Le ton employé par l'ancien maire de Prades devant le Sénat mercredi symbolise cette inflexion : "La France n'a pas à rougir de sa stratégie globale de lutte contre cette pandémie", a lancé Jean Castex, au coeur d'une longue tirade incitant même les sénateurs à en être "fiers". "Je demande à ce que nous ne nous auto-flagellions pas. Ce n'est pas de l'autosatisfaction : ce sont les Français qui ont fait les efforts nécessaires comme nous l'avions demandé entre Noël et le jour de l'An qui en sont largement responsables", a-t-il argumenté.
Et devant l'insistance des parlementaires de la chambre haute lui sommant de justifier le "manque d'anticipation", il a sèchement indiqué que "l'honnêteté commande de dire que cette vaccination prendra plusieurs semaines, ils sont plusieurs millions, 5 exactement et ça ne se fera pas en 8 jours. Ce n'est pas la peine de nous interpeller au bout de la première semaine en nous disant : 'Comment cela se fait que vous n'ayez pas vacciné 5 millions de personnes'".
"Transformer l'or en plomb"
L'agacement pointe dans ces prises de paroles de moins en moins arrondies aux angles. Est-ce par capillarité ou par stratégie coordonnée que les membres du gouvernement semblent suivre la même logique offensive ? Le porte-parole de l'exécutif, Gabriel Attal, en a fait la démonstration à plusieurs reprises au cours de la semaine.
Pour répondre à Anne Hidalgo par exemple, qui a estimé dans le JDD qu'avec les carences affichées au démarrage de la campagne de vaccination, "le Débarquement de juin 1944 aurait échoué". Bon mot contre bon mot, Gabriel Attal, "pas tout à fait convaincu par cette comparaison", a rétorqué sur Europe 1 qu'avec la maire de Paris aux commandes, "les bateaux n'auraient jamais quitté l'Amérique". Référence aux galères qu'a connues l'édile parisienne avec les Vélib' et autres Autolib', qui ont "montré que, s'agissant de la logistique, elle savait transformer l'or en plomb", toujours selon Gabriel Attal.
Une autre scène a beaucoup tourné sur les réseaux. Invité sur France 5 le 7 janvier, le porte-parole du gouvernement avait préparé plusieurs commentaires à propos du livre de son voisin de table, l'élu LR Philippe Juvin, médecin à la ville très critique du travail du gouvernement. Deux jours plus tôt, le ministre de la Santé Olivier Véran s'était déjà agacé sur RTL des propos du maire de la Garenne-Colombes (Hauts de Seine) pourfendant la stratégie vaccinale ("Puisque le professeur Juvin est lui-même médecin et qu'il sait lire les recommandations...").
Sur la télévision publique, Gabriel Attal, remonté contre le bouquin de Philippe Juvin qui accuse "l'État de mensonge" depuis le début de la pandémie, se lance dans une démonstration lapidaire et préparée : "Dans votre livre, le 2 mars, vous écrivez 'ce n'est pas une grippette, je vois se dessiner de plus en plus clairement une épidémie mondiale d'ampleur exceptionnelle'. Sur LCI, le 6 mars, vous déclarez qu'on en fait trop, que c'est une peur irrationnelle [...] Le 3 mars, vous écrivez que le confinement est efficace. Six jours plus tard, vous dites qu'on ne peut pas confiner des villes entières."
Olivier Véran n'a pas été en reste. Le ministre de la Santé a déjà laissé poindre à plusieurs reprises depuis le début de la pandémie son agacement à l'encontre de l'opposition, voire sa colère, comme ce 3 novembre où, décrivant le quotidien des soignants devant des députés LR agités, il explose : "C'est ça la réalité ! Si vous ne voulez pas l'entendre, sortez d'ici ! Elle est là la réalité de nos hôpitaux !"
Dimanche, il a dénoncé "l'outrance" et les "fausses polémiques" émanant de certains élus "en campagne" qui s'en sont pris à la lenteur de la vaccination. Exemple parmi d'autres, le président LR de la région Grand-Est, Jean Rottner, avait dénoncé un "scandale d'Etat" face à la lenteur logistique. "Parler d'un 'scandale d'Etat' au bout de cinq jours ? Ne me dites pas qu'il n'avait pas trouvé la formule avant même que nous commencions à vacciner", a ironisé Véran sur Europe 1. Il n'a pas non plus loupé le président LR du Sénat : "Aucun résident d'Ehpad de 85 ans ne reçoit 58 pages de documents" pour donner son consentement à la vaccination, a assuré le ministre, contrairement à ce qu'a affirmé Gérard Larcher en parlant de son père résidant en Ehpad.
Anticipant les futures critiques, alors que la campagne de vaccination commence à prendre son envol (247 000 personnes ont reçu la première dose au 13 janvier, selon CovidTracker), Olivier Véran a regretté le nombre d'élus (qui) ne manqueront pas de nous faire, dans deux ou trois semaines, le procès de la pénurie et de l'impréparation".
