"C'est le président de la République qui a demandé à Le Maire de s'attraper Amazon et les grandes et moyennes surfaces pour décaler le Black Friday." La confidence, lâchée par un proche d'Emmanuel Macron à l'Élysée juste avant l'allocution de mardi soir, a de quoi étonner. Au moment où le ministre de l'Économie récolte les honneurs à la suite de sa négociation réussie avec le géant américain, sans disposer de réels leviers coercitifs ; où les petits commerces qu'il défend corps et âme depuis des semaines sont sur le point de rouvrir ; où les deux autres poids lourds du gouvernement, Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer, connaissent des moments difficiles, au Château, on semble vouloir calmer ses célèbres ardeurs. "Bruno... eh bien c'est Bruno, quoi ! Il en fait parfois des caisses. Il pourrait avoir le triomphe un peu plus modeste, ce n'est pas la discrétion personnifiée...", lâche un parlementaire LREM de la commission des Affaires économiques, après avoir vanté les mérites de l'ex-candidat à la primaire de la droite.
LIRE AUSSI >> Covid-19, terrorisme, chômage... Comment les crises transforment Emmanuel Macron
Pourtant, malgré l'état de grâce, on prend soin à Bercy de ne montrer aucun signe d'effervescence qui pourrait être décryptée, par les esprits malicieux, voire carrément hostiles, comme une énième marque d'ambition. On lutte âprement dans son entourage pour essayer de lui enlever cette étiquette qui lui colle à la peau. Désormais, un mot apparaît comme cloué au fronton de Bercy : "collectif". Dans l'équipe du ministre de l'Économie, on analyse les récentes victoires comme le lauréat d'un César durant son discours de remerciement : "C'est une réussite collective. C'est d'ailleurs la réussite de tous les Français. On prend beaucoup de recul et de distance là-dessus : maintenant ce sont les restaurateurs qui prennent une douche froide, on n'a pas le temps de savourer les petites satisfactions." Olivia Grégoire, secrétaire d'État chargée de l'Économie sociale, solidaire et responsable, ne dit pas autre chose : "Faire décaler le Black Friday, c'est incontestablement l'une de ses réussites personnelles. Mais c'est avant tout un chef d'équipe, un capitaine, on avance en collectif : il délègue aux autres ministres de Bercy et à son administration qu'il contrôle. Et puis on est tous dans le même bateau : la pression est maintenue, il faut désormais que l'on soit vigilant sur l'application des protocoles."
"Bruno, ça fait un moment qu'il fait ce qu'il a envie de faire"
C'est que le ministre de l'Économie, des Finances et - désormais - de la Relance s'est forgé au fil de ces trois années macroniennes, et peut-être encore davantage ces six derniers mois, une réputation de personnalité qui prend de la place. Qui s'étale : "Avec Bruno, on s'entend bien, mais ça fait un moment qu'il fait ce qu'il a envie de faire, se marre un membre du gouvernement qui a, parfois, eu le sentiment que l'ex-membre des Républicains empiétait quelque peu sur ses plates-bandes. Il a, disons... une vision englobante de son périmètre ! Parfois, j'avais envie de lui dire "Eh, eh, Bruno, coucou, je suis là aussi hein, c'est moi le ministre", conclut-il en claquant des doigts frénétiquement dans le vide.
Il n'y a pas qu'au ministère qu'on souhaite faire dégonfler la situation. En fin de semaine dernière, un cadre du groupe LREM rencontrait Jean Castex en tête à tête pour se faire expliquer l'assouplissement des contraintes à venir, notamment pour les commerces de proximité. Spontanément, le Premier ministre évoque le patron de Bercy et son activité débordante : "Le ministre de l'Économie fait son travail de ministre de l'Économie, et il le fait bien, et le mien c'est d'arbitrer." Rebelote lundi soir, lors du bureau exécutif de la République en Marche, durant lequel le locataire de Matignon s'est senti obligé d'en remettre une couche, à la fois en direction de ses troupes et des journalistes : "On fait semblant de découvrir que le ministre de l'Économie défend l'économie, comme si ça n'avait jamais existé !"
LIRE AUSSI >> Covid-19 : les insuffisances de la nouvelle stratégie de traçage esquissée par Macron
Il s'agit aussi pour le Premier ministre, après les quelques couacs qui ont émaillé cette rentrée, de couper court aux analyses qui verraient deux lignes s'entrechoquer au sein du gouvernement : l'une purement sanitaire, prônée par Olivier Véran et Jean Castex, et l'autre purement économique, préconisée par Bruno Le Maire, qui s'opposait il y a un mois à la fermeture des commerces "non-essentiels". "Il faut relativiser tout ce qui se dit sur cet affrontement : chacun parle à sa clientèle, à son réseau, mais il est vrai que Bruno a la caractéristique de foncer et de se sentir libre, confie un ministre qui le connaît bien. Quand il a la conviction d'avoir le pied dans la porte, d'être fort dans le jeu, il fonce, quels que soient les arbitrages, et il ne se cache pas pour le dire."
"Quel est le point commun entre Edouard Philippe et Jean Castex? Bruno Le Maire!"
La mise au point répétée de Jean Castex est sans doute, aussi, une manière de couvrir momentanément cette petite musique, chaque semaine plus tapageuse, qui "nourrit les interrogations des uns et des autres", glisse un député marcheur : le patron de Bercy serait trop autonome, la tête dans le guidon, à la limite du séparatisme avec le Premier ministre. Et le moment d'exception que connaît le pays, vivant bien davantage au rythme des décisions prises en Conseil de Défense qu'en Conseil des ministres, n'arrange rien à l'affaire. Un conseiller de l'Élysée souffle même : "Bruno Le Maire est clair sur le fait qu'il craint le président de la République mais pas le Premier ministre. Et puis, il ne faut pas oublier que dans les conseils de Défense, c'est le président qui décide et qui arbitre... De toute façon, BLM n'aime pas les PM." Une petite blague circule même dans la majorité à ce propos : "Quel est le point commun entre Édouard Philippe et Jean Castex ? Bruno Le Maire, pardi !"
LIRE AUSSI >> François Bazin : Castex, merveilleux bouclier percé pour Macron
Ces allégations ont le don d'irriter les proches de Le Maire à Bercy, qui doivent se battre un jour sur deux pour réfuter la moindre anicroche entre le normalien et son supérieur ; et a fortiori son souhait de s'installer à Matignon. "Quand on a annulé le 20h de France 2 (le samedi 31 octobre, ndlr), ça a été interprété comme une guéguerre avec le Premier ministre. On l'a fait parce qu'ils nous l'ont demandé, rétorque l'un d'eux. Si vous croyez que Bruno est un rebelle et un réfractaire, c'est que vous manquez d'animaux politiques à vous mettre sous la dent ! Je peux vous dire que Sarkozy n'aurait jamais demandé à Villepin de pouvoir faire un 20h. Et Sarkozy aurait encore moins annulé si Villepin le lui avait demandé !"
