Dans la majorité, lorsqu'on est embourbé à la croisée des frustrations, des dissensions idéologiques et des procès en non-macronisme - chimiquement pur dès les premiers mois du quinquennat - il est difficile de s'en dépêtrer. Et ce, quel que soit son rang dans la cordée gouvernementale. Barbara Pompili est bien placée pour le savoir. Ce lundi 8 mars, son projet de loi phare, issu des propositions de la convention citoyenne pour le climat (CCC) mise en place par Emmanuel Macron, arrive en commission à l'Assemblée nationale. Comment la ministre de la Transition écologique aborde-t-elle la séquence ? Avec un peu d'appréhension certainement. Il faut dire que ces dernières semaines n'ont pas été de tout repos pour elle. Vivement secouée par une partie de son propre camp ; elle peut craindre que ces soubresauts n'aient été qu'une sorte de prologue pour les deux prochains mois qui s'annoncent tout aussi mouvementés. Les groupes La République en marche et MoDem sont restés sages sur le séparatisme... "On s'est réservés pour le climat", répondent malicieusement plusieurs députés.
"Je me prépare moi-même à la déception des esprits, car le texte sera forcément déceptif", concédait-elle en privé dans le courant de janvier. Ça n'a pas raté : les "conventionnels", de même que les ONG et le Haut comité pour le climat, ont tous critiqué le manque d'ambition des propositions. Depuis, Pompili se saigne aux quatre veines pour prouver le contraire. Sa position est délicate : coincée entre la solidarité gouvernementale, ses convictions et la pression extérieure. "Je la défends, moi, Barbara, compatit une ministre. Être à l'Ecologie, c'est le job à peu près impossible, surtout après la démission de Nicolas Hulot, qui a rendu le travail de ses successeurs encore plus compliqué."
"Quand on a mauvaise réputation, on a mauvaise réputation"
D'autres confrères, en revanche, sont bien moins emphatiques et ont de la mémoire : ils se souviennent que l'ex-présidente de la commission du Développement durable de l'Assemblée, avec son réseau et son expérience, était capable de ruer dans les brancards pour peser dans les rapports de force. Il y a un parfum de méfiance dans les cabinets ministériels : "Non, mais non... Vous ne croyez quand même pas qu'elle va se servir de ses petits copains d'En Commun [le parti qu'elle a cofondé et qu'elle copréside] pour porter des amendements chiants qui iront plus loin que le texte initial ? Mais où vous allez chercher ça, voyons...", ironise, grandiloquent, un membre du gouvernement, un début de fou rire dans la voix. Il se ressaisit au bout de quelques secondes pour conclure, froidement : "Que voulez-vous, quand vous avez mauvaise réputation, vous avez mauvaise réputation !"
Lorsque les tacles appuyés ne viennent pas de ses collègues de l'exécutif, d'autres plus ou moins subtils émanent du législateur. Dans la catégorie bulldozer, je demande le Creusois : au moment où la polémique sur les menus sans viande dans les cantines lyonnaises commençait, le "député paysan" Jean-Baptiste Moreau - par ailleurs porte-parole du mouvement LREM - s'en est pris violemment à la numéro trois de son gouvernement, laquelle tançait sur un "débat préhistorique". "Le pragmatisme comme l'amour de la science et la loyauté sont des concepts qui vous sont étrangers", lui a-t-il écrit. Un comportement de "petite terreur des cours d'école qui pense avoir un magistère sur ce sujet", s'énerve un proche de la ministre. Hugues Renson, le vice-président de l'Assemblée nationale et membre d'En Commun, a, par la suite, demandé sa démission.
Plus récemment, c'est au tour du président de l'Assemblée, Richard Ferrand, proche parmi les proches du président, d'y aller de sa petite invective. Jeudi matin, le site Reporterre publie une interview dense de Barbara Pompili - en mission pour réaffirmer la force de son texte - intitulée : "Je n'accepterai aucune baisse d'ambition à l'Assemblée nationale". Quelques heures plus tard, l'ancien socialiste publie l'entretien sur Twitter, non sans rappeler à la ministre l'indépendance de la Chambre basse : "Intention louable, étant précisé que le Parlement est souverain dans l'élaboration et le vote de la loi." Aigre-doux. Efficace.
Plus que jamais isolée
Au téléphone, l'un des cadres du groupe LREM, découvrant en direct la déclaration, se tord de rire : "Richard ne peut vraiment pas la pifer ! Selon lui, et depuis longtemps, elle est dans la catégorie des écolos-hystéros, couplée d'une traîtresse arrivée à la dernière minute de la campagne en 2017." Les gardiens du temple macroniste n'oublient pas aisément les analyses corrosives de l'ancienne d'Europe Ecologie Les Verts sur la stratégie de La République en marche, notamment lors de la campagne pour les élections municipales. Et, plus globalement, sur les débats idéologiques de la majorité. "Le fait même de se présenter contre lui au perchoir constituait un crime de lèse-majesté, et il ne lui a pas pardonné, réplique un dirigeant d'En Commun. De même que pour beaucoup ici, la création d'En Commun est un crime de lèse-parti."
Isolée au sein de l'équipe gouvernementale, Pompili clive plus que jamais la Macronie, davantage que lors de son arrivée au ministère. Ses détracteurs se radicalisent autant que ses soutiens. "Son mode d'expression, sa façon de faire, son registre politique sont davantage tournés vers les Français que vers le monde politique, résume l'un de ses amis. Pour être clair : les codes hiérarchiques, le protocole, le conformisme et la vassalité, elle s'en fiche. Et ça, c'est compliqué pour ceux qui ont la culture d'En Marche."
Emmanuel Macron, lui, aurait tout à perdre à faire valser sa ministre de l'Environnement - sa quatrième en quatre ans... - avant l'échéance présidentielle. L'un des responsables du projet de loi climat se révèle optimiste pour la suite des événements : "Ce qu'elle fait sera salué en 2022. Quand on sera sorti de la crise sanitaire aiguë, l'écologie reviendra dans les discussions, et on sera très contents à ce moment-là d'avoir une Barbara Pompili." Sur ce point comme sur celui de l'agriculture ou du bien-être animal, il n'est pas certain qu'il y ait consensus en Macronie.
