En 1992, Luc Ferry déclenchait les hostilités avec son Nouvel ordre écologique (Grasset), essai fustigeant les outrances antihumanistes des courants verts radicaux. En 2021, le philosophe remet l'ouvrage sur le métier, mais cette fois pour opposer à des décroissants de plus en plus écoutés un contre-projet radical : l'écomodernisme. Croître et se multiplier serait non seulement possible grâce aux technologies de pointe, mais souhaitable pour la planète, qui ne s'en porterait que mieux. Une blague ? Non, une révolution, réplique l'essayiste dans un ouvrage aussi piquant qu'instructif : Les Sept Familles de l'écologie (L'Observatoire).

L'EXPRESS : Aujourd'hui, tout le monde se dit écolo. Il y a trente ans, lorsque vous avez publié votre "Nouvel ordre écologique", le consensus social était pourtant loin d'être acquis. Avons-nous enfin ouvert les yeux?

Luc Ferry : Pas seulement. Il y a d'autres raisons de fond, qui ne tiennent pas uniquement à l'état de la planète. Dans la décennie 1990, on trouvait deux grands courants, d'un côté les décroissants révolutionnaires - "les fundi"-, de l'autre les réformistes sociaux-démocrates - les "realo". Aujourd'hui, le paysage s'est diversifié. Les "effondristes" comme Yves Cochet font des succès de librairie, les grands patrons et les politiques se disent tous écologistes, et d'autres courants encore sont apparus, comme l'écoféminisme, l'écologie décoloniale, et l'écomodernisme que je défends dans mon livre.

LIRE AUSSI : "Tous au vert : Régis Debray se penche sur notre âge écologique

Ce succès s'explique à mon sens par une séquence à trois temps : d'abord la déconstruction radicale des valeurs et des autorités traditionnelles qui a caractérisé le XXe siècle - cette déconstruction inouïe n'a pas été l'oeuvre des soixante-huitards, mais du capitalisme schumpétérien, un capitalisme d'innovation permanente et de rupture avec la tradition. Est venue ensuite, comme toujours quand les grandes causes transcendantes s'effondrent, le deuxième temps, celui du souci de soi. Et enfin - troisième temps - la quête du bien-être. L'écologie s'inscrit dans cette optique. Elle est même devenue la nouvelle religion de l'humanité. Dans les années 70, les deux figures du sacré politique étaient, à droite, la nation, et à gauche, la révolution. A ces deux totems s'est substitué le souci des générations futures, de l'humanité qui vient...

Comment expliquez-vous l'écho de plus en plus large des décroissants?

Leur idéologie a rallié ceux qui épousaient la critique traditionnelle du capitalisme. Alain Lipietz, figure d'Europe Écologie les Verts, le dit lui-même : ex-maoïste, il est "arrivé au vert par le rouge. Le maoïsme ayant fait 70 millions de morts, l'écologie de la décroissance a pris la relève pour relancer l'utopie gauchiste. Ces "fundi" sont radicalement hostiles à la modernité, et même à la démocratie.

Comment cela?

Parce que la décroissance, comme le dit Cochet, est invendable démocratiquement. Sur les 193 pays de l'ONU, pas un seul ne la défend la décroissance. Serge Latouche, un fanatique de la décroissance, reconnaît lui-même qu'elle entraînerait une diminution par trois du pouvoir d'achat des Français. Je souhaite bonne chance au candidat qui proposera un tel programme !

Rien qu'en médecine, les Low tech, c'est la mort : vous imaginez la fin des scanners, des IRM, des immunothérapies ?

Ceux qui la militent en sa faveur proposent ainsi de suspendre les procédures démocratiques. Dominique Bourg, un proche de Hulot, plaide par exemple pour un conseil supérieur d'experts qui aurait un droit de veto sur les décisions du suffrage universel comme du parlement. Une supposée compétence scientifique serait dès lors supérieure aux principes démocratiques.

Un ingénieur comme Jean-Marc Jancovici*, qui ne cache pas sa sensibilité décroissante, promet pourtant un futur beaucoup moins déprimant...

Jean-Marc Jancovici est un peu à part. Son "shift project", que j'analyse en détail dans mon livre, repose sur l'idée juste qu'il n'existe pas d'industrie sans énergie. Il défend le nucléaire, seule énergie compatible avec une décarbonation du productivisme.

LIRE AUSSI : Luc Ferry : "Il y a, dans le transhumanisme, le pire et le meilleur"

Mais il n'en prône pas moins le retour aux Low techs - il faudrait par exemple refabriquer des 2cv, des moulins à café à bras, etc. Or, rien qu'en médecine, les Low tech, c'est la mort : vous imaginez la fin des scanners, des IRM, des immunothérapies ? Si la longévité a doublé depuis 1900, c'est grâce aux high tech, à l'innovation sociale et médicale.

Vous plaidez avec fougue pour l'écomodernisme, qui prône à l'inverse une croissance maximale sans dommages pour l'environnement. Comment y croire ?

L'écomodernisme est une révolution, là où le développement durable n'est trop souvent qu'une croissance "molle" - on vous interdit de prendre l'avion pour aller de Paris à Bordeaux, alors que ça ne représente pas le millième de l'épaisseur du trait en matière de climat. C'est pénalisant pour les libertés et d'un gain infinitésimal sur le plan environnemental. Rappelez-vous les Gilets jaunes : Édouard Philippe soulève la colère des milliers de Français en décrétant le passage de 90 à 80 kilomètres heures et en augmentant légèrement le prix de l'essence pour donner des gages à Nicolas Hulot, son ministre de l'environnement. Résultat : Hulot démissionne quand même, deux ans d'émeutes dans les rues, des milliers de policiers et de manifestants blessés et des petits commerces au bord de la faillite ! Génial !

LIRE AUSSI : LIRE AUSSI >>> Hubert Védrine : "L'objectif n'est pas de convertir l'humanité entière à l'écologie!"

La démarche écomoderniste, elle, repose sur deux idées nouvelles indissociables des technologies ultramodernes : le découplage et l'économie circulaire. Quatre milliards d'individus vivent déjà sur moins de 5% de la planète ; nous sommes 8 milliards aujourd'hui. Si nous arrivions à vivre sur 10% du globe, les 90% restants pourraient redevenir une magnifique réserve sauvage de biomasse, de biodiversité et d'absorption des gaz à effet de serre. Il est possible de découpler la croissance économique et démographique de l'impact humain sur la nature si l'on s'y prend bien et qu'on accélère le processus de concentration, notamment urbaine.

Mais qui va vouloir s'entasser plus encore dans les villes, même adaptées, alors que, le covid le montre, jamais le désir d'aller "au vert" n'a été aussi fort ? Qui va vouloir manger de la viande de synthèse "high-tech" pour réduire les surfaces d'élevage?

Il ne s'agit pas de "s'entasser" davantage, seulement de poursuivre le processus d'urbanisation entamé depuis les années 30 en faisant en sorte au passage que nos villes deviennent enfin mille fois plus vivables qu'elles ne le sont aujourd'hui : dans la "ville du quart d'heure", on évite des milliards de kilomètres parcourus bêtement chaque année entre les lieux où l'on travaille, ceux où les enfants vont à l'école, ceux où on fait ses courses, etc.

Je ne vois pas en quoi le fait de pouvoir un jour nourrir la planète entière avec des protéines de qualité, sans émission de gaz à effet de serre ni souffrance animale, serait stupide

Il faut aussi intensifier l'agriculture afin de préserver le grand parc naturel que pourrait redevenir la planète. Si j'étais président de la République, la première chose que j'annoncerais en ce sens serait la création d'une dizaine de très grandes réserves naturelles en France.

Ces grands espaces vierges seront à "partager". Comment convaincre les populations de sacrifier leur bien-être personnel si précieux, comme vous le disiez, au profit d'une jouissance "collective" de la nature?

Leur bien-être personnel serait fortement augmenté si on proposait enfin non des punitions, mais des projets "aimables", en expliquant les enjeux. Dans le cas de la viande cellulaire, par exemple, je ne vois pas en quoi le fait de pouvoir un jour nourrir la planète entière avec des protéines de qualité, sans émission de gaz à effet de serre ni souffrance animale, serait stupide ou peu aimable. D'autant que 97% de la viande que nous consommons dans le monde provient d'un élevage intensif aussi polluant que nocif pour les animaux.

L'autre grand pilier de l'écomodernisme est l'économie circulaire. Pourquoi l'idée est-elle si radicale?

Parce qu'elle rompt avec l'absurde logique "linéaire" qui fut celles des premières révolutions industrielles. Une croissance et une consommation infinie sont possibles dans un monde fini si tous les produits sont conçus en amont pour pouvoir être, en fin de parcours, désassemblés et recyclés sur le modèle de la nature. Car la nature, en effet, n'a pas de poubelles !

LIRE AUSSI : LIRE AUSSI >>> Ellen MacArthur : "Utiliser les ressources sans les gaspiller".

Dans la fabrication d'une voiture, cinq aciers différents sont impliqués, qui sont ensuite mélangés au moment du recyclage. Si les véhicules étaient fabriqués pour être désassemblés après usage, on pourrait récupérer ces aciers pour fabriquer des moteurs et des carrosseries, et en tirer des revenus. Cela suppose, évidemment, une refonte totale de nos modes de production.

Et en attendant, que fait-on?

Je pense que nous avons beaucoup plus le temps qu'on ne le dit. Prenez la pollution de l'air : les villes d'aujourd'hui - Londres, Paris par exemple - sont vingt fois moins polluées que dans les années 50. Supposons que dans cent ans, nous subissions les deux degrés de réchauffement climatique que prévoit en moyenne le Giec. Même au sein du Giec de nombreux climatologues assurent que les conséquences ne seront pas aussi ingérables que les catastrophistes le prétendent.

Des vagues de chaleur mortelles de plus en plus fréquentes, des forêts incendiées, une désertification galopante, vous ne trouvez pas cela préoccupant?

Les incendies sont moins nombreux que par le passé et les experts du Giec eux-mêmes sont loin d'être tous d'accord sur les causes comme sur les conséquences. Dans mon livre, je consacre tout un chapitre à l'absurdité des prophéties alarmistes, notamment celles de Paul Erlich, le premier "effondriste". Ehrlich, qui a vendu plus de deux millions d'exemplaires de son livre "La bombe P", publié en 1968, bénéficiait des tampons universitaires les plus enviables : professeur à Stanford, Directeur de recherches, entomologiste distingué...

L'écomodernisme repose sur l'intérêt bien compris, pas sur un moralisme culpabilisant

Et pourtant, il a professé d'invraisemblables carabistouilles. Il prétendait que la surpopulation entraînerait dès les années 1970 des centaines de millions de morts par malnutrition, qu'en "1980, l'espérance de vie des Américains ne dépasserait pas 42 ans à cause des pesticides et du DDT". Il avait même pris le pari qu'en l'an 2000, l'Angleterre aurait "disparu" !!!

LIRE AUSSI : "L'extrême-droite à l'assaut de l'écologie 'enracinée"

Là où je vous rejoins, c'est sur l'érosion de la biodiversité et la pollution gravissime des océans. Dans ces domaines, la croissance verte et le développement durable peuvent constituer un "coup d'attente" intéressant, en attendant la mise en place du projet révolutionnaire de l'écomodernisme. Mais pour cela, il faut que l'Etat fasse preuve de pédagogie, le grand avantage de l'écomodernisme étant qu'à la différence de l'écologie punitive, il repose sur l'intelligence et l'intérêt bien compris, pas sur un moralisme culpabilisant.

Le gouvernement d'Emmanuel Macron a fait voter en 2020 une loi sur l'économie circulaire. N'est-ce pas un premier pas?

Il n'y a à peu près rien dedans. Pour ce gouvernement, l'économie circulaire se résume en gros au tri des poubelles. Macron ne s'intéresse pas à l'écologie, sinon sur le mode instrumental du "en même temps" : d'un côté, Il dit aux chasseurs qu'ils sont formidables, de l'autre il reçoit les représentants du parti animaliste... C'est un politicien à l'ancienne. Quant à la droite, elle n'a sur ces sujets aucune idée, en dehors d'un assentiment vague et sans relief au développement durable.

Elle ne prive pas pourtant pas de railler Greta Thunberg, ou les propositions de la convention citoyenne. Nous aurions la droite la "plus bête" du monde en matière d'écologie?

Même si ce que dit Greta Thunberg est souvent absurde, ce qu'elle symbolise - la lame de fond de la séquence à trois temps que j'évoquais tout à l'heure - ne l'est pas, et c'est ce que la droite n'a pas compris. Parce qu'elle n'a jamais travaillé le sujet de l'environnement avec sérieux, elle ne voit pas qu'en rompant avec la logique mortifère des premières révolutions industrielles, on peut inventer un autre capitalisme.

Comment expliquez-vous la proximité incongrue entre un Serge Latouche décroissant et une Marine Le Pen passée au "vert", qui vantent tous deux les vertus du localisme et de l'écologie "enracinée?

Il existe un héritage de la tradition romantique aussi bien à l'extrême gauche qu'à l'extrême droite contre révolutionnaire héritière de Joseph de Maistre [NDLR : homme politique et magistrat français du XIXe siècle). Les extrêmes d'aujourd'hui se retrouvent sur la détestation du mondialisme et du libéralisme, avec l'idée qu'il faut relocaliser la production dans ce fameux "terroir qui ne ment pas"...

Il y a encore un demi-siècle, le triptyque "raison-science-innovation technologique" était étroitement associé à celui regroupant l'humain, la culture et la nature. Désormais, l'un s'oppose souvent à l'autre. Vendre "l'économodernisme risque d'être compliqué...

Vous avez raison, mais quand on a un cancer et qu'on vous propose une immunothérapie qui va vous sauver, on trouve que l'ultra-modernité a tout de même du bon! Et regardez les vaccins contre la covid : au début, une majorité y était hostile, aujourd'hui, on court après. En matière de progrès, les Français sont schizophrènes. Je crois que leur pessimisme s'explique par notre façon unique d'être républicains. Depuis Robespierre et ses textes sur le gouvernement de la vertu, la France jacobine considère que la société civile - familles, entreprises - est corrompue parce qu'elle est le lieu des intérêts privés et que seul l'Etat représente l'intérêt général.

Dans la tradition anglo-saxonne, c'est l'inverse, comme le montre la Fable des Abeilles de Mandeville, publiée 1714 : c'est selon lui la confrontation des égoïsmes qui permet, comme dans les théories de la "main invisible", l'émergence de l'intérêt général. Or, culturellement, la modernité mondialisée est libérale. De là le grand malaise français.

*Chroniqueur à l'Express