Pour un membre du gouvernement, qu'y a-t-il de plus honteux, de plus inavouable que de rater l'avion pour un déplacement officiel ? Pas grand-chose. Excepté, peut-être, se faire éjecter du Falcon présidentiel par le président de la République lui-même. L'histoire est narrée par un proche d'Emmanuel Macron, non sans une légère pointe de sadisme. Un beau jour, alors qu'il était censé voyager avec l'un de ses ministres, le chef de l'Etat, avant que les moteurs ne s'allument, change d'avis et comprend qu'il passerait bien ces quelques heures de vol à discuter avec un autre invité. Plus érudit, ou peut-être plus drôle. Qui a la poisse et la disgrâce perd sa place : le ministre en question se voit inviter à regagner le tarmac et à assister au décollage depuis le sol. Brutal.

Comme le souffle un de ses collègues, plutôt en bons termes avec le président et presque peiné pour ceux qui n'ont pas la chance d'attirer la même sympathie : "Autant il est très à l'aise avec certains, ceux qu'il aime bien, autant avec les autres il ne fait vraiment pas d'efforts." Au regard de l'expérience client de Macron Airlines, on l'aurait deviné. Et à mesure que son premier quinquennat s'achève et que sa seconde campagne électorale se profile - si tant est qu'elle n'ait pas déjà commencé -, les liens entre "le PR" et certains de ses apôtres s'enlisent de plus en plus dans une forme de coexistence platonique.

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Le Covid avait déjà, par ses urgences quotidiennes, mis au ban une partie de l'équipe gouvernementale. Des secrétaires d'État, ayant multiplié les demandes de rendez-vous, ont maintenant entièrement abandonné l'idée de rencontrer le président en tête à tête. L'un d'eux explique avoir réussi, après d'âpres tractations, à négocier "un petit quart d'heure" d'échanges directs dans l'agenda présidentiel en marge d'un déplacement. Un autre a dû se battre avec la chefferie du cabinet élyséen pour accompagner la délégation sur un événement abordant sa thématique. "Macron n'envoie aucun signal ! Aucun ! A personne !" persifle un conseiller ministériel, qui pointe dans la même envolée la "raideur" du nouveau chef de cabinet du chef de l'Etat, Brice Blondel, nommé en août 2020.

"Chacun est attentif au fait de ne pas emmerder le président"

Désormais, avec un calendrier législatif ficelé jusqu'à la fin des travaux parlementaires le 28 février et 2022 dans toutes les têtes, y compris celles de l'Elysée, il s'agit de gérer les affaires courantes et de la jouer finaude. Pas de prises de risque inconsidérées. D'autant que la hausse des prix de l'énergie a fait souffler sur la France une nouvelle brise jaune et remis sur la table de l'exécutif les questions hautement sensibles du pouvoir d'achat et de la qualité de vie. Il suffit de voir à quel point la sortie de la ministre du Logement Emmanuelle Wargon sur les lotissements individuels - qui constitueraient "un non-sens écologique, économique et social" - a rendu Emmanuel Macron "rouge de colère", parole de témoin oculaire. "Il y a une vraie fébrilité en ce moment, résume l'entourage d'un ministre en vue. Pas mal de membres du gouvernement ont encore du boulot, vont sur le terrain, mais ils sont tous dans un moment d'hyper-vigilance : chacun est attentif au fait de ne pas troubler le jeu, de ne pas faire de couac, de ne pas emmerder le président."

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Et tout le monde n'est pas logé à la même enseigne en Macronie, où la raison des cercles concentriques fait loi, comme le reconnaît un Marcheur historique du gouvernement : "Ce n'est vraiment pas facile pour les ministres en ce moment, sourit-il. Ça l'est davantage pour des gens comme Cédric O ou Julien Denormandie, eux savent ce que pense le président sur tel ou tel sujet, et donc jusqu'où ils peuvent s'avancer." Et encore. En 2018, alors qu'il était délégué général de la République, Christophe Castaner, fidèle parmi les fidèles, avait avancé l'idée de taxer plus durement les droits de succession. Profondément agacé, le chef de l'Etat a très promptement fait comprendre son intention de clore ce débat.

Alors il y a des ministres, issus pour la plupart de la société civile, qui vont faire profil bas. "Ma ministre a bien compris qu'à partir de mi-décembre c'était foutu pour espérer exister un tant soit peu politiquement", glisse un conseiller. Et puis ceux qui veulent tout de même tenter de laisser une trace dans la campagne, de faire peser leur ligne et celle de leur courant tout en sachant que leur aventure ministérielle s'arrêtera net en mai prochain. "Force est de constater que LREM a du mal à mettre des idées sur la table, alors c'est à nous de le faire", analyse l'un d'eux. La ministre de la Transition écologique Barbara Pompili, n°3 du gouvernement et dirigeante officieuse du parti En commun !, assurait à ce propos dans les colonnes de L'Express : "J'assume complètement d'incarner avec En commun ! une sensibilité différente qui s'exprime et apporte des idées au débat public. Comment voulez-vous construire un projet présidentiel sans qu'il y ait des propositions qui viennent et soient débattues au sein de la majorité ? Moi, je ne connais pas de méthode plus intéressante." On entend d'ici résonner quelques rires dans le premier cercle du chef de l'Etat. De l'avis de nombreux membres du gouvernement, il y a bien une autre méthode, certainement plus vraisemblable : qu'Emmanuel Macron construise son projet tout seul, comme il l'entend. Fin du débat.

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Toujours est-il que dans cette période hybride où se confondent exercice du pouvoir et projections vers la présidentielle voire un hypothétique second quinquennat, les ministres qui souhaitent s'impliquer marchent sur une ligne de crête. "L'exercice est pour le moins... subtil, parce qu'on est dans un moment où se mélangent les propositions du gouvernement et celles des partis de la majorité, admet un ministre. Il faut se prêter à l'exercice, mais de manière loyale." La règle est encore plus vraie pour ceux qui sont à la tête de ces partis, comme Barbara Pompili avec En commun ! - dont les communiqués de presse ont parfois causé du tort à l'écologiste -, ou encore Olivier Dussopt et Emmanuelle Wargon avec Territoires de progrès. "Il est clair qu'on doit protéger nos ministres, on n'est pas dans un régime parlementaire avec une coalition temporaire à l'allemande où ils auraient un pouvoir décisionnaire et une autonomie bien plus larges", explique un lieutenant pompiliste.

"Ils sont aussi là pour apporter des idées neuves, des solutions dans le couloir qui est le leur, mais la solidarité gouvernementale est une chose essentielle, comme le fait de ne pas dépasser la ligne décidée par le président, indique l'ancien ministre de l'Agriculture Stéphane Travert, membre de Territoires de progrès. Cette ligne de crête n'est pas simple à tenir, c'est vrai." Nul doute que tous comprendront bien assez tôt où placer le curseur, place définie par le premier cercle élyséen. En cas d'hésitation, voici une maxime dont ils sauront se souvenir : en politique, le mieux est parfois l'ennemi du bien.