Donald Trump, quel dissimulateur ! Le président américain a même été interviewé à la télévision jeudi dernier en sachant qu'il avait été testé positivement au coronavirus, sans en dire un mot. Ce n'est pas en France que cela arriverait. Quoique. "Un événement dont je n'ai jamais parlé avant d'écrire ces lignes" : dans Le Temps des tempêtes, publié en juillet, Nicolas Sarkozy évoque un épisode de son quinquennat. Il rapporte un propos de son médecin, dans la nuit du 21 octobre 2007 : "Président, votre gorge est en train de se déformer. Vous devez avoir un flegmon, cela peut être grave. Nous devons partir immédiatement à l'hôpital du Val-de-Grâce." Le cortège quitte le palais de l'Elysée à une heure du matin et entre dans l'établissement militaire par une porte dérobée. Le chef de l'Etat refuse de passer la nuit sur place pour être opéré le lendemain matin et subit donc immédiatement une intervention. "Dans ce cas, je dois ouvrir le flegmon dans votre gorge tout de suite et sans vous endormir ! Cela va faire mal. Je vais devoir vous faire souffrir", lui annonce le chirurgien. Nicolas Sarkozy reste près de trois heures à l'hôpital et sera obligé de revenir le lendemain. "Personne n'a parlé. Personne ne s'est confié. Personne n'a trahi sa mission", note, pour s'en féliciter, l'ancien chef de l'Etat.
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Soyons précis : si personne n'a parlé, il y a eu mensonge par omission. A l'époque, L'Express, averti de l'hospitalisation, avait sollicité une confirmation de l'Elysée, qui refusa de la donner. Quelques semaines plus tard, en janvier 2008, deux journalistes, Denis Demonpion et Laurent Léger, révèlent l'information dans un livre, Cécilia, la face cachée de l'ex-première dame. Le porte-parole du chef de l'Etat, David Martinon, refuse dans un premier temps de commenter, avant de confirmer le lendemain.
Pendant la campagne, Nicolas Sarkozy avait indiqué que les Français "n'ont pas besoin d'avoir accès à l'ensemble [du] dossier médical dans les moindres détails", mais s'était engagé à "publier un bulletin de santé dès [son] entrée en fonction, au moins deux fois par an, et plus si l'évolution de [son] état de santé devait le justifier". Un premier communiqué est publié une semaine après son investiture. Tout va bien. Le deuxième communiqué est d'abord prévu pour novembre 2007 - soit juste après son hospitalisation secrète. Rien. Il est promis pour le début de la deuxième année du mandat, en mai 2008. Toujours rien. Il faudra attendre longtemps avant de le lire. En juillet 2009, Nicolas Sarkozy est victime d'un malaise alors qu'il court dans le parc du château de Versailles. Il est alors obligé de communiquer sur son état de santé.
Même Sarkozy ignore l'AVC de Chirac
Nicolas Sarkozy est mieux placé que quiconque pour savoir à quel point la santé du président est un sujet sensible. En 2005, il est censé être l'homme le mieux informé de France puisqu'il est ministre de l'Intérieur. Le vendredi 2 septembre, en début de soirée, le président Jacques Chirac est victime d'un accident vasculaire cérébral. Il est hospitalisé en urgence peu après 20 heures, se rendant au Val-de-Grâce sans aucun motard dans son escorte, pour une meilleure discrétion. Il est obligé de passer la nuit sur place, et même plusieurs nuits. L'Elysée prend des précautions à ce point exceptionnelles pour garder un temps l'information secrète que Nicolas Sarkozy, dont Chirac se méfie, ne l'apprendra qu'avec plusieurs heures de retard. Presque en même temps que toute la France, informée le samedi à 13 heures. Le Premier ministre, Dominique de Villepin, n'a appris la nouvelle qu'en début de matinée. Difficile de faire plus opaque.
Ce n'est qu'un début. Si trois communiqués, émanant de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce ou de sa tutelle, le ministère de la Défense, seront rendus publics - à sa sortie, le mois suivant et huit mois après l'AVC - pour indiquer que les examens de contrôle sont tous "satisfaisants", on ne saura jamais l'état réel de la santé de Jacques Chirac à la fin de son double mandat. Les langues se délieront après. "Sa fille Claude a été magistrale, elle a fait oublier l'état du président", confiera un conseiller ministériel.
Dans Des hommes d'Etat, paru en janvier 2008, Bruno Le Maire, à qui le clan Chirac reprochera beaucoup ce livre, décrit des réunions. Celle du 10 novembre 2005 : Jacques Chirac "bâille encore, il est pris d'un accès de somnolence contre lequel il lutte de toutes ses forces. Il lutte contre sa santé. Il défend sa fonction". Un ancien proche conseiller de Jacques Chirac racontera: "C'est à ce moment-là, et non à son départ de l'Elysée, qu'il est devenu un vieil homme. L'AVC a réduit son champ visuel, ce qui nous a amenés à grossir les polices de caractère de ses textes et à réduire la longueur de ses discours." Un ancien ministre : "La fonction a masqué beaucoup de choses, car il était nettement plus diminué qu'on ne l'a cru. Heureusement, à ce niveau-là, on peut choisir ses moments. Le plus frappant reste le premier Conseil des ministres après son accident : il est arrivé, les yeux exorbités, chancelant, sans aucune vision latérale." Un ancien garde du corps : "Il s'endormait souvent dans sa voiture."
Mitterrand, onze ans de mensonge
Un président restant à l'Elysée tout en étant incapable d'exercer sa fonction ? Sans doute cela ne fut-il pas vraiment le cas de Jacques Chirac, mais que dire de son prédécesseur ? François Mitterrand s'était engagé à publier un communiqué sur sa santé deux fois par an. Il respecta l'engagement sur la forme, mais mentit sur le fond. Jamais les Français ne furent informés que dès l'automne 1981, soit six mois après son arrivée à l'Elysée, Mitterrand est atteint d'un cancer. Onze ans plus tard, le 11 septembre 1992, le pays apprend que le président a été opéré à d'une tumeur cancéreuse à la prostate. Pas question de démissionner, assure le président socialiste en sortant de l'hôpital Cochin, "je ne pense pas qu'on m'ait enlevé un lobe du cerveau, car ce n'est pas de ce côté-là que ça s'est passé". Huit jours plus tôt, il a participé à une grande émission télévisée consacrée au référendum sur le traité européen de Maastricht, débattant notamment avec Philippe Séguin. On découvrira ensuite qu'il a été soigné pendant les interruptions publicitaires...
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Le 14 juillet 1994, François Mitterrand accorde sa traditionnelle interview pour la fête nationale. Pas un instant il n'évoque ce qui se passera quatre jours plus tard : une seconde opération chirurgicale. La fin du second quinquennat sera pénible : il n'est pas loin d'avoir un malaise en plein conseil des ministres, il paraît au plus mal quelques instants avant de participer à une émission télévisée. Les interrogations sur son aptitude à exercer pleinement sa fonction se multiplieront surtout après son départ de l'Elysée, en mai 1995. Huit jours après la mort de Mitterrand, en janvier 1996, son médecin Claude Gubler publie Le Grand secret. Il y écrit qu'"à partir de 1994, [Mitterrand] n'était plus capable d'assumer ses fonctions". L'ouvrage fait scandale au point d'être retiré de la vente. L'interdiction de vente sera maintenue plusieurs années, confirmée par plusieurs instances judiciaires, avant que la France ne soit condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme. Finalement (et même en laissant de côté le cas Pompidou au début des années 1970), nous ne sommes pas les mieux placés pour nous moquer des Américains.
