Ancien éditorialiste du magazine New York, Andrew Sullivan est un des journalistes politiques les plus influents aux Etats-Unis. Il a rejoint depuis quelques mois la plateforme Substack, où il a réactivé son blog à succès, The Dish. Catholique, gay, opposé aux fondamentalistes et pro-marijuana, conservateur anti-Trump... Andrew Sullivan est inclassable. Dans cet article publié le 6 novembre et que nous avons traduit, il tire les leçons de l'élection présidentielle américaine.

La "sagesse du peuple américain" est un atroce cliché que les partisans du candidat gagnant régurgitent tous les quatre ans comme un pieux gloubi-boulga. Mais les résultats serrés des élections américaines de 2020, semblent effectivement traduire l'état d'une population qui, pour le meilleur et pour le pire, défie les caricatures et la pensée magique des républicains comme des démocrates, révélant un bon sens collectif.

Donald Trump a bel et bien été vaincu, voilà l'essentiel à retenir. Il ne sera le président que d'un seul mandat. Cela n'avait rien d'inévitable. Avec une participation massive, deux camps qui ont mobilisé leurs électeurs comme jamais, le Parti républicain qui gagne du terrain à la Chambre et s'en sort bien mieux que prévu, Trump a quand même perdu. Une masse critique d'indécis et de républicains modérés lui ont préféré Joe Biden. Notre cauchemar de quatre ans - un fou instable, malveillant et délirant au centre de notre vie nationale - est terminé.

Prenez le temps de ressentir le soulagement. Respirez un grand coup. Exultez. Trump a trépassé.

LIRE AUSSI >> Etats-Unis : le récit des 100 jours qui ont fait tomber Donald Trump

Il n'admettra pas sa défaite. Il en est incapable. Et son discours de jeudi soir, cette diatribe épuisée mais toujours détestable, était à l'image de ce qu'il est. Un gars triste, paumé et délirant, totalement inapte à occuper la fonction qui est la sienne. Un gars qui ment, ment et re-ment, tricote des théories du complot paranoïaques comme une vieille femme saoule sur Tumblr. Sans la moindre base factuelle, il a déclaré : "Ils essaient de voler une élection. Ils essaient de truquer une élection, et nous ne pouvons pas laisser faire cela."

Au petit matin suivant, nous avons eu ce tweet : "Je GAGNE facilement la présidence des Etats-Unis grâce aux VOTES LÉGAUX. Les OBSERVATEURS n'ont pas été autorisés, de quelque manière que ce soit, à faire leur travail et, par conséquent, les votes acceptés pendant ce temps-là doivent être considérés comme des VOTES ILLÉGAUX. A la Cour suprême de décider !" Ce qui, pour le dire sans ambages, relève de la maladie mentale. L'idée que les observateurs électoraux auraient été totalement empêchés de bosser lors des dépouillements dans tout le pays est un délire. L'idée qu'un grand nombre de votes puissent d'un coup devenir "illégaux" est tout aussi insensée. Idem pour l'assimilation des votes comptés après la soirée électorale à des votes "trouvés". Il s'agit de chimères absurdes, hallucinantes et désespérées, formulées par quelqu'un qui ne comprend rien au mot "responsabilité".

En d'autres termes, Donald Trump est exactement en train de montrer pourquoi il fallait qu'il perde. Dans son cas précis, cela n'a rien à voir avec la politique. Aucune démocratie sérieuse ne peut avoir comme président un fou furieux aussi incompétent et survivre.

Si Trump avait une cervelle en état de marche...

Mais le trumpisme ? Il s'en tire beaucoup mieux que prévu. Dans les scrutins locaux, de nombreux républicains ont surpassé leur chef officiel. Le Parti républicain a fait de réels progrès à la Chambre - pendant une crise sanitaire et une récession - et obtiendra sans doute le Sénat, ce qui contrecarrera toute ambition réellement progressiste de Biden. La participation des ruraux a été spectaculaire, ce qui est peut-être en lien avec les tonitruants meetings de Trump à la fin de sa campagne. On est loin du tsunami démocrate dont je rêvais voilà quelques semaines. Le moment ressemble plutôt à une opération chirurgicale menée par le peuple américain pour amputer un leader déséquilibré tout en approuvant l'essentiel de sa politique. Un moment où le message principal de Trump a été incorporé dans l'un de nos principaux partis politiques pour y rester un bon bout de temps et où la politique a changé de trajectoire. Si Trump avait une cervelle en état de marche, c'est ainsi qu'il décrirait sa victoire - et quitterait élégamment ses fonctions pour devenir le faiseur de rois de son propre parti. Mais il n'a pas de cervelle en état de marche.

LIRE AUSSI >> Yascha Mounk : "Avec Trump, les républicains ont développé un syndrome de Stockholm"

Reste que son impact est indéniable. Le néoconservatisme est fini ; la mondialisation, comme principe conservateur, est finie ; un conservatisme qui approuve ou ignore une immigration massive non maîtrisée est fini. Un nouveau GOP [NDLR : le "Grand Old Party", surnom du Parti républicain], voilà ce qui s'est cimenté cette semaine, ce qui n'est pas sans rappeler les nouveaux tories au Royaume-Uni. Ces républicains sont nationalistes, culturellement conservateurs, ils ciblent autant les perdants que les gagnants du capitalisme et sont un peu protectionnistes et isolationnistes. Il s'agit d'une réponse naturelle aux effets secondaires du néolibéralisme sous une bannière conservatrice. Et qui s'exprime dans un langage que les Américains de la classe ouvrière comprennent, sans les néologismes "woke" [dérivé du verbe "to wake" (se réveiller), terme désignant les personnes "éveillées" aux injustices raciales ou de genre] de l'élite diplômée. A mes yeux, il en va d'une recette de coalition bien plus stable et puissante sur un plan électoral que ce que nous présentent aujourd'hui des démocrates profondément divisés.

Et c'est là que j'ai probablement fait fausse route dans mes analyses du pouvoir de séduction de Trump, pourquoi je n'ai pas su comprendre pourquoi des gens par ailleurs raisonnables avaient apporté leur soutien à un saccageur de normes démocratiques aussi horrible. Beaucoup n'ont tout simplement pas pris au sérieux la menace que représentait Trump pour notre système. A leurs yeux, toutes ses attaques contre la démocratie n'étaient que du bluff, les fanfaronnades du vendeur de voitures qu'il est. Ils pensent la démocratie libérale acquise et ne voient aucune raison de s'en faire pour son avenir. Selon le journaliste et essayiste Jamie Kirchick, tout ce que dit Trump s'éclaire si on précède ses propos d'un "Bienvenue dans Nos auditeurs ont la parole, Donnie du Queens, c'est à vous, vous êtes à l'antenne". C'est l'effet qu'il a fait à plein de gens et ils n'ont pas compris ce qu'il avait de si inquiétant pour d'autres. Ils ne validaient pas sa folie, mais ils passaient outre. A mon avis, ils ont eu tort d'être si débonnaires. Mais je n'en fais pas de sadiques extrémistes pour autant ni ne pense qu'ils n'avaient pas conscience de l'atroce personnalité de Trump.

Et ils ont aussi tiré profit d'une économie qui, s'il n'y avait pas eu la récession due au Covid-19, aurait pu offrir la victoire à Trump. Cette année, l'une des leçons les plus révélatrices des sondages est à trouver dans les réponses à la question rendue célèbre par Reagan : "Votre vie s'est-elle améliorée depuis quatre ans ?" Lors des précédentes campagnes de réélection, Reagan avait gagné haut la main avec seulement 44 % d'opinions positives, George W. Bush avait été réélu avec 47 % et Obama, avec 45 %. Du côté de Trump, 56 % des électeurs ont déclaré être mieux lotis depuis sa prise de fonctions, ce qui aurait dû lui permettre une réélection dans un fauteuil - sauf qu'il a quand même perdu. Ce qui montre combien les Américains savent à quel point Trump s'est révélé inapte en tant que président, même si la vie leur sourit.

Rejet de la gauche "

Et il en va aussi d'un rejet clair et net de la gauche woke. Les émeutes de l'été ont rebuté tout un tas de gens. Dans les sondages de sortie des urnes, 88 % des électeurs de Trump en ont fait un facteur de leur choix. Sur la question du maintien de l'ordre et de la justice pénale, Trump devance Biden de 3 points. Ces cinq dernières années, les démocrates nous ont seriné que Trump et ses partisans étaient des suprémacistes blancs, que Trump était le "premier président blanc", pour citer [le journaliste et écrivain] Ta-Nehisi Coates, que toutes les minorités étaient attaquées par l'équivalent contemporain du Ku Klux Klan. Et pourtant, le GOP a rassemblé la plus grosse proportion d'électeurs issus des minorités depuis 1960 ! Pas étonnant que des éditorialistes du New York Times soient devenus fous.

Nous en saurons davantage quand les sondages de sortie des urnes auront dévoilé tous leurs secrets, mais, selon les chiffres actuels, Trump a augmenté de façon significative son électorat noir, hispanique, gay et asiatique. 12 % des Noirs - et 18 % des hommes noirs - ont donné leur voix à un type identifié par la gauche comme un "suprémaciste blanc", et 32 % des Hispaniques ont voté pour celui qui a mis les enfants de migrants en cage, pour offrir à Trump la Floride et le Texas. 31 % des Asiatiques et 28 % des homosexuels, lesbiennes et transgenres ont également voté pour Trump. Le vote gay pour Trump aurait été multiplié par 2 ! A voir si cela se vérifie. Mais le camouflet que cela représenterait pour l'identitarisme et la balourdise de ses analyses électorales vaut son pesant de cacahuètes.

Pourquoi les minorités ont-elles légèrement viré à droite après avoir enduré quatre années de Trump ? Déjà, beaucoup ont à l'évidence rejeté le récit martelé par tous les médias d'élite : que le coeur du vote Trump bat pour le racisme. Ils ont vu un tableau plus complexe. Je pense que beaucoup d'Afro-Américains ont été terrifiés par le "définancement de la police" proposé par la gauche radicale et sont contents d'être économiquement mieux lotis, avec un taux de chômage au plus bas avant le coup de bambou de la pandémie. De nombreux Américains d'origine hispanique, chose qui tourneboule les gauchistes, n'ont pas envie d'un flot continu d'immigration massive et sont socialement conservateurs. Les Asiatiques voient de plus en plus dans le "wokisme" un obstacle à un accès équitable de leurs enfants à l'enseignement supérieur, et de nombreux homosexuels se contentent désormais de voter selon leurs intérêts divers, vu que la question de leurs droits civiques a été largement résolue par la Cour suprême.

Bien évidemment, une grande majorité d'électeurs non blancs et non hétérosexuels soutiennent toujours les démocrates. Mais l'émergence de cette coalition de conservateurs issus des minorités est fascinante - et réfute complètement le catéchisme de la théorie critique de la race sur ce que devraient ressentir les minorités. Idem pour les différences de choix électoral entre hommes et femmes. L'écart est là, mais il n'est pas tout à fait le canyon auguré à gauche. On n'a cessé de nous répéter qu'être une femme aux Etats-Unis a tout aujourd'hui d'un cauchemar permanent fait d'oppression, de harcèlement, de violences et de misogynie, et que personne n'incarne cela avec plus de force que Donald Trump. Sauf que les femmes blanches ont voté pour lui à 55 %, contre 43 % pour Biden. Parmi celles n'ayant pas fait d'études supérieures, sans doute les plus vulnérables à la prédation masculine, Trump grimpe à 60 % de soutien. On repassera pour la vague de rage. On en déduit aussi que la notion gauchiste de patriarcat est, en 2020, quelque chose que beaucoup, beaucoup de femmes n'avalent tout simplement pas ou n'entrevoient pas comme la question primordiale devant balayer toutes les autres.

Et voyez la Californie, un des Etats les plus à gauche du pays et majoritairement constitué de minorités. Le projet de loi visant à permettre aux institutions publiques de pratiquer une discrimination raciale ouverte - histoire de favoriser certains groupes par rapport à d'autres comme le veulent les théories d'Ibram X. Kendi - a échoué sans ambiguïté, après des mois d'une incessante propagande ciblant la "suprématie blanche" et la nécessité de la juguler. Idem pour des propositions de régulation de l'économie et d'expansion du contrôle des loyers. L'attrait de l'assimilation et de la réussite économique chez les Hispaniques ne traduit pas, contrairement à ce que martèlent les adeptes de la théorie critique de la race, une envie de se "blanchiser" pour profiter des avantages des dominants. C'est tout simplement ainsi qu'on fait en Amérique, une voie tracée par des générations d'immigrés antérieures.

Les sondeurs ont été bernés

Il faut aussi reconnaître que quasiment tout le monde dans l'élite et les instituts de sondages ont été bernés par leurs propres analyses. J'ai moi-même été surpris par la résistance de la coalition de Trump dans une élection à la participation massive (ce qui brise un autre paradigme gauchiste, à savoir si plus de gens votent, c'est toujours à leur profit). Mais j'ai moins été étonné par les conséquences politiques du Covid-19. Penser que les échecs manifestes de Trump dans la gestion de la crise sanitaire allaient se traduire par un gros coup de pied aux fesses pour lui, c'était oublier une dynamique fondamentale. Beaucoup d'Américains veulent aller de l'avant ; ils en ont assez des mesures de confinement, des rideaux baissés et des restrictions ; et ils sont plus réceptifs aux fausses promesses et aux fanfaronnades qu'on aurait pu le penser. De fait, ce sont les comtés qui ont récemment subi les plus fortes hausses de cas de Covid qui ont voté massivement pour Trump. Les démocrates devraient passer moins de temps à traquer des facteurs exogènes - le changement démographique ou l'épidémie de Covid - et davantage à réfléchir à des arguments reflétant l'évolution du pays vers une politique économique plus à gauche, tout en laissant tomber la folie woke.

Malgré leur volonté de corriger leurs erreurs de 2016, les sondeurs ont également loupé une bonne partie du "vote caché" pour Trump. Mais pourquoi ? Pourquoi les gens n'ont-ils pas dit la vérité aux enquêteurs ? Selon Eric Kaufmann, un des politologues les plus sagaces aujourd'hui en activité, le vote le plus caché aux sondeurs a été celui des Blancs diplômés. Il soupçonne qu'ils ont eu peur d'avouer quelles étaient leurs véritables intentions une fois dans l'isoloir. Logique : "45 % des républicains diplômés, contre 23 % des démocrates diplômés, ont déclaré craindre pour leur carrière si jamais leurs opinions étaient connues."

Les sondages ont donc eu bon pour les électeurs blancs non diplômés de l'enseignement supérieur, mais faux pour les diplômés : "Les sondages de sortie des urnes montrent Trump au coude-à-coude avec Biden chez diplômés blancs - 49 % et 49 % - et même en avance chez les femmes blanches diplômées - 50 % et 49 % ! Ce qui contredit les sondages pré-élection de 26 à 31 points". Le "wokisme" se sera à la fois aliéné les électeurs blancs diplômés - et aura poussé beaucoup d'entre eux à voter pour Trump, contrairement à ce qui était prévu. Le problème des médias woke, c'est qu'ils induisent en erreur les démocrates, qui, à leur tour, font un mauvais diagnostic du pays.

Et c'est ce que j'ai en tête en parlant de la bouffée d'air frais que nous envoient ces sondages, ceux qui jaugent ce que croient réellement les Américains - une bonne bouffée de données pures et dures. Ce vote caché massif révèle que ce que nous répète le New York Times, à savoir que les Etats-Unis ploieraient sous des siècles d'oppression des minorités et des femmes par des hommes hétéros blancs, n'est qu'une croyance d'élite de niche, inventée dans des bulles académiques et imposée par voie d'humiliation, d'intimidation et, si possible, par le licenciement des dissidents. Ceux qui, parmi nous, ont refusé de se cacher peuvent tirer une réelle satisfaction de savoir qu'ils n'étaient ni fous, ni vilains, ni racistes et intolérants, et qu'une grande partie de nos concitoyens sont du même avis.

Souvenez-vous aussi de l'énorme avantage financier que les démocrates avaient dans de nombreux scrutins sénatoriaux, élections qu'ils ont encore perdues. Lors du vote de la proposition 16 en Californie, les partisans du rétablissement de la discrimination raciale dans les services publics ont déboursé 14 fois plus que leurs adversaires ! Ce que cette élection montre, c'est que les gauchistes ne peuvent pas pousser les électeurs à abandonner les principes fondamentaux de la démocratie libérale en les persécutant, et qu'ils ne peuvent pas non plus acheter leur soumission.

Et maintenant, le pragmatisme

La vérité qui se dégage de tout cela, c'est que nous sommes un pays très divisé, qui se fracture toujours davantage, culturellement et socialement, ce qui fait les choux gras des extrémistes de droite comme de gauche, mais que, malgré tout, fondamentalement, nous restons sains d'esprit. Le peuple américain ne veut pas de révolution, mais il a également réalisé qu'il ne voulait pas de Trump comme chef d'Etat. Il a lourdé le cinglé, maté les wokes, s'est massivement rendu aux urnes et nous a donné une constellation de forces à Washington qui ne plaît à personne. Et c'est très bien ainsi.

Les Etats-Unis sont un pays vaste et complexe - ce que nos représentants semblent refléter assez fidèlement. Voilà une démocratie qui marche, pas une démocratie en faillite. Et, dans un tel pays, il y a une place au centre pour le compromis si nous pouvons refroidir l'hystérie et la polarisation que l'extrême gauche a alimentées et que Trump a exacerbées. Nous avons maintenant un président élu avec peu d'ambition personnelle devant lui, des relations profondes avec un Sénat dont il aura désespérément besoin, élu par le centre modéré, avec une addition à régler sur son flanc gauche. Si nous pouvons gagner en pragmatisme et perdre en fébrilité, nous pourrons avancer. Biden a remporté les primaires grâce à des électeurs noirs modérés et réalistes ; et il a gagné l'élection avec une large coalition. Il y a des accords à conclure. De la politique à faire. Et nous y parviendrons si nous usons de ce moment pour nous écouter les uns les autres, et en particulier ceux dont nous avons méprisé les opinions et dont l'identité nous a fait peur.

Mais le fou est parti. Il faudra redoubler d'efforts pour le priver d'une politique de la terre brûlée. Mais il est parti. La république survivra, blessée et meurtrie, mais elle survivra. Et si nous y mettons tous délicatement du nôtre, elle pourra aussi commencer son processus de guérison.