En cette fin septembre, les nuages gris s'amoncellent au-dessus de Williamsport, petite ville de 28 000 habitants au coeur de la Pennsylvanie rurale. Sur le parking quasi vide de l'entreprise Shop-Vac, Tony Mussare, cravate noire et costume gris, fait les cent pas. "Voilà dix jours, vous ne trouviez pas une place libre ici", souffle l'élu local en passant la main sur son crâne dégarni. Mais le 15 septembre dernier, ce géant de la fabrication d'aspirateurs, implanté à Williamsport depuis 1969, a déposé le bilan. Sans préavis. Les 427 employés du siège ont eu trois jours pour quitter les lieux. Au sol, une pancarte jaune, "Merci de nous avoir prévenus", vestige d'une brève manifestation de colère, est balayée au gré du vent.
Le Covid-19 a mis le dernier clou sur le cercueil de Shop-Vac, une entreprise en perte de vitesse depuis plusieurs années. "C'est un désastre, car le confinement avait déjà détruit nos petits commerces, nos restaurants et nos bars, poursuit Tony Mussare. La fermeture de Shop-Vac met en péril l'avenir de notre ville." A Williamsport, le chômage est passé de 4 %, en début d'année, à 11 % aujourd'hui. "C'est injuste pour lui, mais le président va certainement payer la facture dans les urnes", redoute l'élu républicain, qui continue d'espérer une reprise de Shop-Vac par un grand groupe. Le miracle, hélas, se fait attendre...
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Shop-Vac est le dernier nom d'une longue liste d'entreprises rayées de la carte. Depuis quarante ans,la Pennsylvanie vit un lent déclin, rythmé par les délocalisations et les fermetures de mines. En 2016, avec son programme "America First", Donald Trump avait promis de ramener ces emplois aux Etats-Unis en brisant les traités internationaux et les lois environnementales. "Trump a parlé des jours de gloire de la Pennsylvanie et il a joué sur la fierté nostalgique des zones en déclin, rappelle Kyle Kopko, directeur du Center for Rural Pennsylvania. Dans les anciens bastions industriels et dans les zones rurales, il a battu des records de mobilisation." Par 44 292 voix d'avance seulement, sur 6 millions de bulletins, Donald Trump a fait basculer la Pennsylvanie dans le camp républicain.
Le Covid a mis fin à la lune de miel avec Trump
A peine élu, le milliardaire a tenu certaines promesses : détricotage des lois sur la protection de l'environnement, augmentation des droits de douane sur les importations d'acier en provenance du Canada, du Mexique ou du Brésil, déclenchement de la guerre commerciale avec la Chine. Jusqu'au début de l'année 2020, "l'opération réélection" se présentait sous les meilleurs auspices en Pennsylvanie, avec un chômage passé sous la barre des 3,5 %. "L'économie se portait vraiment bien, même si c'était avant tout les services, et non l'industrie, comme le prétend Trump, qui tiraient les chiffres vers le haut", explique Wesley Leckrone, politologue à la Widener University. Mais la pandémie a tout bouleversé : "Les dégâts sur l'économie sont énormes, et c'est très mauvais pour Trump, ajoute Wesley Leckrone. Sans le Covid-19, le président aurait sans doute remporté la Pennsylvanie de nouveau." Aujourd'hui, Joe Biden mène dans les sondages avec 7 points d'avance.
Mais Trump n'a pas dit son dernier mot. Pas une semaine ne s'écoule sans un meeting du président en Pennsylvanie. Et quand il ne fait pas le déplacement lui-même, c'est Mike Pence qui s'y colle. En cette soirée de fin septembre, par exemple, le vice-président a convié environ 600 supporters pour un meeting en plein air à Lititz, à l'extrême sud de l'Etat.
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Devant une foule hétéroclite, composée d'Amish venus en carriole, d'ouvriers blancs arrivés en 4x4 ou de militants du mouvement "Bangladesh for Trump", l'imperturbable Mike Pence n'a qu'un mot à la bouche : économie. "Nous sommes en train de rouvrir l'Amérique, le business décolle de nouveau, rassure le vice-président, en appuyant la fin de chaque phrase. Plus question de s'aplatir devant la Chine, la reddition économique appartient au passé." Entre deux encouragements aux mineurs de charbon et à la fracturation hydraulique, Mike Pence martèle le slogan préféré du camp Trump : "Make Pennsylvania Prosper Again" - "Rendre sa prospérité à la Pennsylvanie".
Dans l'assemblée, Derek Smith, carrure de quarterback et regard bleu perçant, hoche la tête à chaque affirmation. A 34 ans, cet investisseur dans l'immobilier est revenu vivre dans sa région natale, attiré par la bonne santé de l'économie. "Avant le Covid, les affaires ne s'étaient jamais aussi bien portées ici, et Trump y est pour beaucoup avec ses baisses d'impôts", assure le jeune homme au crâne rasé. Surtout, cet ancien militaire, engagé au Moyen-Orient pendant six ans, veut croire qu'avec l'administration Trump, la Pennsylvanie pourra continuer d'exploiter au maximum ses gigantesques ressources naturelles. L'industrie du gaz naturel, en particulier, ne s'est jamais aussi bien portée. Limités par des normes environnementales sous la présidence Obama, les forages par fracturation hydraulique battent des records en Pennsylvanie. Désastre écologique pour certains, le gaz de schiste représente surtout une manne pour la région.
Le gaz de schiste, une manne dangereuse ?
La petite localité de Butler, nichée dans les vallées boisées de l'ouest de la Pennsylvanie, connaît le sujet : elle compte 321 puits de forage de gaz pour 13 000 habitants. Ici, la fracturation hydraulique est au coeur de toutes les discussions... et de toutes les divisions. "Le fracking, c'est génial, tout simplement, s'enthousiasme Trish Lindsay, 64 ans et vice-présidente des républicains de Butler. J'ai un puits de forage sur mon terrain et, à part l'eau du robinet qui sent parfois l'ail, tout va bien. L'entreprise nous verse des centaines de dollars chaque mois et nous fournit en gaz pour l'hiver." Pour cette juriste trumpiste, aucun doute : l'avenir de la Pennsylvanie passe par davantage de fracturation hydraulique : "Il y a encore de quoi creuser, nos sous-sols sont les deuxièmes plus riches du monde, derrière l'Arabie saoudite. Grâce à Trump, la Pennsylvanie devient un eldorado !"
Dans le quartier de Woodlands, un peu à l'écart du centre de Butler, la fracturation hydraulique n'est, en revanche, pas en odeur de sainteté. Chaque lundi soir, à 18h30, une cinquantaine de voisins se réunissent devant la petite église blanche de White Oak Springs. Ils ne viennent pas prier, mais chercher de l'eau potable. Fred McIntyre, barbe blanche et tee-shirt noir, mène les opérations. Chaque famille a droit à 25 litres d'eau par semaine, embarqués par bidons à l'arrière des pick-up. "Ça dure depuis neuf ans, depuis qu'ils ont commencé à creuser et à ruiner notre eau", râle Fred en sortant une palette de l'église.
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En 2011, l'entreprise Rex Energy a foré 32 puits de gaz à moins de 5 kilomètres de leurs habitations. "Dès les premiers jours, l'eau du robinet s'est troublée et a pris une odeur d'oeuf pourri, raconte Kris, petite rousse d'une quarantaine d'années. Nos animaux ont commencé à développer des cancers et à mourir. Puis ce fut au tour des humains..." Un voisin intervient : "Ici, les gens ne déménagent pas, ils meurent." En 2018, après une menace de procès, l'entreprise a dédommagé chaque famille à hauteur de 15 000 euros, sans cesser de pratiquer le fracking ni de remédier au problème de la qualité de l'eau. Aujourd'hui, le quartier est cerné par 69 puits. Pour ce groupe de voisins, entendre les deux candidats défendre la fracturation hydraulique ne passe pas. "Démocrates, républicains, ils sont tous dans le même sac, grimace Fred, vétéran de l'armée américaine. Ni Trump ni Biden ne pensent jamais à moi. Ici, on se débrouille seuls. Je ne vois aucune raison de voter pour ces mecs-là."
