Du haut de ses dix mètres, le Memorial Cubano contemple le parc Tamiami, dans l'ouest de Miami. Au socle de cette tour aux couleurs cubaines, 10 000 noms ont été gravés dans le marbre. Chaque patronyme correspond à une victime du régime de Fidel Castro, fusillée, enlevée ou torturée. "Le communisme, c'est ça, lance Jessie Diaz, petite brune de 55 ans, en désignant le monument. Des morts, de la misère et une mafia au pouvoir. Si Joe Biden gagne, la même chose arrivera aux Etats-Unis."
En ce dimanche moite d'octobre, des milliers de Cubano-Américains sont réunis au pied du mémorial, à l'initiative de l'association Cubanos for Trump. Alors que la sono crache des tubes latinos anticommunistes, il n'y a plus aucune place dans le parc Tamiami, où des milliers de 4X4 et de Hummer sont pavoisés aux couleurs des Etats-Unis, de Cuba et du Venezuela. Sans oublier les drapeaux "Trump-Pence 2020". "Les Cubains soutiennent Trump parce qu'ils ont vécu dans leur chair les dégâts du socialisme, avance Daniel Heyink, le fils de Jessie. Les Démocrates virent de plus en plus à gauche, avec plus d'impôts et de politiquement correct, mais moins de libertés." Cet étudiant de 24 ans avait voté pour Hillary Clinton en 2016. Aujourd'hui, sa casquette rouge indique "Yo Voy a Votar por Donald Trump".
L'épouvantail communiste
A côté de lui, son beau-père, Alfredo Chballeno, un marin de 59 ans, abonde : "Mon grand-père avait émigré d'Espagne vers Cuba sous la dictature de Franco. A la révolution cubaine de 1959, la bande de Castro lui a pris sa maison. Il a tout quitté pour être en sécurité ici, à Miami. Et il m'a dit ces mots que je n'oublierai jamais : "Méfie-toi toujours des communistes et de ceux qui les soutiennent".
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Pour Biden, comme pour Trump, la bataille de Floride (21,5 millions d'habitants) est décisive. Depuis 1960, seul un candidat (Bill Clinton en 1992) a remporté la présidentielle en perdant le Sunshine State. En l'an 2000, seulement 500 voix d'écart avaient permis la victoire de George W. Bush. "Ici, chaque vote peut faire la différence au niveau national", résume Eduardo Gamarra, professeur à l'Université internationale de Floride. Or, en Floride, Trump et Biden sont au coude à coude. Le mois dernier, une étude de NBC News a paniqué les démocrates : les hispaniques de Floride, qui représentent 1 électeur du 4, favoriseraient légèrement Donald Trump, alors que Hillary Clinton avait remporté cet électorat avec 27 points d'avance en 2016. "Les Démocrates sont en retard, ils n'ont lancé une campagne massive à destination des Latinos de Floride que récemment", affirme Eduardo Gamarra, spécialiste du vote hispanique.

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Surtout, le message anticommuniste, martelé par Trump tout l'été, cartonne auprès des Latinos. "L'émergence du courant des 'démocrates socialistes' mené par Bernie Sanders passe très mal en Floride, poursuit Eduardo Gamarra. Lorsque certains "progressistes" vantent le système de santé de Cuba ou défendent le régime de Maduro, au Venezuela, ils indignent ceux qui ont fui ces pays." En 2016, le candidat républicain avait convaincu 49% des Cubano-Américains, lesquels constituent le principal groupe latino de l'Etat. Aujourd'hui, plus de 60% des électeurs d'origine cubaine sont prêts à voter pour lui.
Riposte démocrate
A Miami, les Démocrates tentent de rattraper leur retard. Dès l'aube, sous les palmiers du parc José-Marti, José Javier Rodriguez mobilise ses troupes. Coiffé d'une casquette des Miami Dolphins, ce candidat à sa réélection au Sénat de Floride fait aussi campagne pour Joe Biden. "Nous devons nous battre face à la désinformation des Républicains et aux accusations de communisme, explique le sénateur floridien originaire de Cuba. Comme nos opposants n'ont aucun programme, ils n'ont que le mot "communisme" à la bouche." A ses côtés, la maire démocrate de Little Havana, Eileen Higgins, assure que "les gens n'ont pas peur des socialistes, ils ont peur du Covid-19 !", en espérant que le vote des séniors permettra à son camp de remporter la Floride et ses 29 "grands électeurs".
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Jusqu'au scrutin du 3 novembre, le porte-à-porte continue. Aujourd'hui, les volontaires Dave Doebler et Darra Schoenwald sont en tournée à Little Havana, le coeur du Miami cubain. D'ordinaire, ce couple de quadragénaires démocrates fait campagne près de chez lui, dans le très chic quartier de Miami Beach. "Mais le travail de terrain le plus important, c'est ici, dans ces quartiers qui penchent vers Trump", expose Dave, conseiller en cybersécurité. Il compte sur les talents de sa femme en espagnol pour répondre aux "Como estan ?" ("Comment ça va?") et "Hola" ("bonjour"), qui accueillent leur passage. Avec les habitants, les discussions restent sommaires. "A cause du Covid et de la barrière de la langue, c'est difficile pour nous de défendre les Démocrates sur le fond, explique Darra, tee-shirt bleu et longue tresse rousse dans le dos. Les Républicains brandissent l'épouvantail Castro pour inquiéter cette communauté. C'est ridicule: Joe Biden n'a pas une once de radicalité en lui."
A l'entrée d'un petit immeuble décrépi, trois mamies souriantes sont assises. Alicia Valdivia, bientôt octogénaire, finit sa cigarette. Arrivée de Cuba voilà quarante ans, la doyenne à la longue robe à fleurs s'exprime en espagnol. "Ah ça oui, je vais voter, s'exclame la grand-mère. Dire pour qui ? Jamais !" A son côté, son amie Patricia éclate de rire puis, d'un clin d'oeil appuyé, montre le tee-shirt Obama-Biden de Dave. "Ici, il ne faut pas le dire trop fort, mais nous, on sait pour qui aller voter", dit Patricia, qui sait qu'en Floride chaque voix compte.
