[ARTICLE MIS A JOUR le 27 juillet 2020] Au lendemain du remaniement de juillet 2020 et de la nomination des secrétaires d'Etat, aucun membre du parti Les Républicains n'a intégré le gouvernement de Jean Castex. En mai, L'Express avait raconté les espoirs et les tensions au sein du parti de droite, où l'appel à l'union nationale d'Emmanuel Macron avait réveillé une vieille douleur : la peur d'une nouvelle vague de trahisons. Retour sur les espoirs passés.

Il est des blessures qui ne guérissent jamais tout à fait. La défection de plusieurs membres du parti Les Républicains, en 2017, après la victoire d'Emmanuel Macron - Edouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, etc -, est de celle-là. Il a suffi d'une petite phrase pour réveiller la douleur d'une plaie qui n'en finit pas de cautériser. "Dans les prochaines semaines, avec toutes les composantes de notre nation, je tenterai de tracer ce chemin", a déclaré Emmanuel Macron, lors de son allocution télévisée du 13 avril, dessinant la suite de son quinquennat au lendemain de la crise du coronavirus. Depuis, les rumeurs d'un remaniement enflent.

Le président ira-t-il au bout de sa promesse en proposant un gouvernement d'union nationale ? Combien de postes de ministres seraient offerts à l'opposition ? Les ténors de LR ont en tout cas déjà prévenu qu'il n'y aura pas d'accord de parti à parti. "Il est surréaliste de parler d'union nationale", a soufflé Bruno Retailleau. "Ce n'est pas quand le Titanic coule qu'il faut monter à bord", a déclaré de son côté François Baroin en petit comité. Resterait, alors, la possibilité de débauchages individuels. Comme en 2017. Dès lors, les élus surveillent en coulisses leur voisin en se demandant qui serait prêt à trahir.

"Ça a réveillé une inquiétude", révèle Aurélien Pradié

La méfiance est de mise en particulier dans les couloirs de l'Assemblée nationale. Damien Abad, pourtant président du groupe parlementaire de droite, en a fait les frais. La faute à un message jugé trop enthousiaste, posté sur Twitter au soir de l'allocution présidentielle : "Emmanuel Macron a fait preuve d'humilité et a su fixer un horizon. (...) Le président donne un nouveau cap. Celui d'un combat résolument collectif contre le Covid-19", écrit le député de l'Ain. Le soir même, les téléphones s'échauffent ; l'élu est sommé de s'expliquer à la réunion de groupe du lendemain. Deux dirigeants du parti, Aurélien Pradié et Fabien Di Filippo, l'interpellent. L'intéressé se défend en disant ne pas vouloir incarner une opposition caricaturale.

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Aurélien Pradié concède aujourd'hui une "maladresse" de la part de son collègue. "Ça a réveillé une inquiétude, on est toujours traumatisés par la dernière formation du gouvernement, où le nombre de lâches partis à la soupe n'est pas négligeable", ajoute le secrétaire général de LR, qui considère maintenant l'affaire Abad "classée".

"Mon message a interpellé, mais on ne peut pas s'opposer à Emmanuel Macron comme on s'opposait à François Hollande, assume pour sa part l'intéressé. Il faut un style nouveau d'opposition, ce n'est pas simple. J'assume de saluer ce qui va dans le bon sens, ce qui était le cas de cette allocution". Dans les rangs des parlementaires, l'explication a rassuré, mais la vigilance demeure.

Onze LR ont voté "pour" le plan de déconfinement

Les yeux sont désormais tournés ailleurs, vers ces onze parlementaires qui ont voté "pour" le plan de déconfinement du gouvernement, le 28 avril, alors que soixante-sept autres s'abstenaient, suivant les consignes de vote émises par le groupe. Parmi eux, certains noms ressortent plus que d'autres, comme celui d'Éric Woerth, président de la commission des finances à l'Assemblée nationale, ou celui de Gilles Carrez, député du Val-de-Marne. Les deux hommes se sont montrés particulièrement mesurés dans leurs critiques vis-à-vis du gouvernement depuis le début de la crise sanitaire.

Interrogé par L'Express, Éric Woerth assume "une unité nationale avec le gouvernement sur les objectifs, conjuguée à une liberté d'exprimer les critiques". L'ancien ministre du Budget sous Nicolas Sarkozy défend "un job d'opposant bienveillant" : "On dit ce qu'on à dire, parfois vigoureusement, mais ce n'est pas le temps des bilans, il faut d'abord sauver l'économie et faire disparaître l'épidémie."

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Jusqu'à accepter, le cas échéant, une place en Macronie ? "La question ne se pose pas une seconde", assure-t-il. Une figure de la droite nuance cette réponse. "Eric n'a jamais compris pourquoi il n'a pas eu un autre destin : il pensait être premier ministre sous Nicolas Sarkozy, son nom a circulé pour être tête de listes aux dernières élections européennes... Son attitude aujourd'hui, c'est sa façon à lui de se distinguer avec intelligence." En off, certains glissent que le poste de président de la Cour des Comptes, pour lequel son nom a circulé, pourrait l'intéresser. "Des insinuations insultantes", balaie l'ancien ministre.

Le "cas" Larrivé

Mais la cible des critiques s'appelle Guillaume Larrivé, député LR de L'Yonne. Sa tribune, publiée le 11 avril dans L'Opinion et intitulée "Contre la guerre civile, pour l'union nationale", a été vue comme une offre de service à l'exécutif. "C'est le niveau zéro de la politique, c'est bassement humain et rien n'est original", fustige Aurélien Pradié auprès de L'Express dans une diatribe contre ceux "qui font du pied à Emmanuel Macron depuis quelques semaines".

De son côté, Guillaume Larrivé nous déclare se sentir "de plain-pied avec ceux qui gouvernent aujourd'hui, au coeur d'une crise vitale": "Quand l'essentiel est en jeu, on a d'abord besoin de rassembler les bonnes volontés." "L'idée de tout ça n'est pas d'avoir un titre de secrétaire d'Etat aux choux farcis mais d'être vraiment utile au pays, jure l'énarque. Je me suis même demandé, il y a quelques semaines, si je ne serais pas plus utile en tant que préfet de département, plutôt qu'à assister à des visioconférences dont le but est de savoir comment planter Macron..."

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Le blues du quadragénaire, désireux de prendre enfin les manettes ? "Guillaume Larrivé se cherche, car il considère que sa famille politique ne se trouve pas. C'est un garçon brillant, qui doute beaucoup sur l'intérêt de la politique", le défend Brice Hortefeux, qui l'a longtemps eu à ses côtés comme directeur de cabinet adjoint. Une justification qui fait hurler Pradié : "Guillaume Larrivé serait donc trop intelligent pour être loyal ? Ce discours m'insupporte!"

Le député LR Guillaume Larrivé, le 2 mai 2017 à Paris

Le député LR Guillaume Larrivé, le 2 mai 2017 à Paris

© / afp.com/Patrick KOVARIK

Quant au député européen LR Geoffroy Didier, qui a déclaré dans le Journal du Dimanche que "si on donne (à l'union nationale) de la substance, autour d'un vrai projet commun de reconstruction, la réunion des bonnes volontés aurait alors du sens", il essuie de vives critiques lui aussi. "Je lui ai dit de faire attention, il a déjà l'image d'un parfait traître", souffle un sarkozyste, en référence à la trajectoire de l'élu, qui a incarné successivement la droite sociale du parti, puis son aile dure, avant de se recentrer en soutenant Alain Juppé.

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Une fracture générationnelle ?

Au-delà des cas personnels, les trentenaires se méfient de ces quadras ou quinquas qu'ils estiment prompts à leur donner des conseils, mais aussi à déserter. "Contrairement aux plus anciens, nous n'avons pas d'horloge biologique interne qui nous dit que si nous ne sommes pas ministres dans les trois ans qui viennent, nous aurons loupé notre vie", affirme, bravache, Aurélien Pradié, du haut de ses 34 ans. Fabien Di Filippo, 33 ans au compteur, temporise : "On verra à la fin du bal si certains ont fait passer leur intérêt perso avant l'intérêt de la famille et du pays. Il y aura encore bien des surprises d'ici là..."