La sanction est à la hauteur de l'indignation. Le député Rassemblement national Grégoire de Fournas a été exclu deux semaines de l'Assemblée, ce vendredi 4 novembre, après ses propos à teneur raciste lancés la veille lors des Question au gouvernement (QAG). Les députés ont approuvé la plus lourde sanction prévue par les textes, proposée à l'unanimité par le bureau de l'Assemblée après deux heures d'échange. Les élus RN n'ont pas participé à la délibération du bureau. Lors de la réunion, Marine Le Pen a défendu son député... tout en lui adressant une pique. "Ce n'était pas très fin. Je suis plus fine que lui."
"Le libre débat démocratique ne permet pas le racisme", a lancé dans l'hémicycle la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet. Le psychodrame de 24 heures laissera des traces. La stratégie d'institutionnalisation du RN a été foudroyée par une simple phrase de l'un des siens. La France Insoumise et Renaissance n'ont pas laissé passer l'occasion de mettre à nu la formation d'extrême droite. Mais la politique n'est jamais loin. Derrière une émotion sincère, la gauche et la majorité cherchent à se poser en meilleur adversaire du RN, dans la perspective de 2027.
Ce jeudi, les QAG se passent dans une relative indifférence, elles ont d'ailleurs été repoussées de deux jours, jour férié oblige. Jusqu'à 16h45... "Qu'il retourne en Afrique", lance Grégoire de Fournas pendant la question du député LFI Carlos Martens Bilongo, qui portait sur le sort des migrants en Méditerranée. C'est en tout cas l'expression retenue par le compte-rendu officiel de l'Assemblée nationale. Dans la seconde qui suit la saillie hurlée par le lieutenant de Marine le Pen, les députés de la majorité encore présents dans l'hémicycle se stupéfient. De leur siège, ils entendent "Retourne en Afrique", tout comme les membres du gouvernement depuis leur banc, dont la première d'entre eux, Elisabeth Borne, qui s'est dite "sidérée" par l'évènement. "Sur le banc des ministres, nous étions tous choqués et écoeurés, nous aurions pu mal entendre, mais ce n'est pas le cas, les vrais visages se révèlent quand la cheffe de file est absente", indique l'un d'eux.
L'antre du Palais Bourbon s'électrise aussitôt. Les parlementaires de la Nupes sont vent debout. La présidente du groupe France Insoumise, Mathilde Panot, enjoint ses troupes à quitter la salle. A quelques mètres, son homologue du groupe Renaissance, Sylvain Maillard, l'apostrophe : "Non, non, on ne s'en va pas ! Personne ne bouge. Il y en a un seul qui doit disparaître de l'hémicycle et c'est lui !", clame-t-il avant de dire aux cadres RN Sébastien Chenu et Jean-Philippe Tanguy de "virer" leur collègue. Stupéfaits, oui, mais pas étonnés : dans les rangs du parti présidentiel, on explique avoir vu les élus du Rassemblement national "se foutre allègrement de la gueule" d'Huguette Tiegna, députée Renaissance noire, née au Burkina Faso et naturalisée en 2017, du fait de son accent prononcé lorsqu'elle posait une question à la ministre des Collectivités locales Caroline Cayeux.
Un niveau de tension inégalé en cinq ans
Yaël Braun-Pivet suspend la séance : à sa reprise, les députés de la Nupes, plusieurs élus de la majorité et membres du gouvernement - dont Elisabeth Borne, Franck Riester chargé des relations avec le Parlement ou Pap Ndiaye de l'Education nationale - se tiennent au pied du perchoir pour connaître la procédure choisie par la présidente de l'Assemblée nationale. "En cinq ans, je n'ai jamais vu un tel niveau de tension", confie la députée Renaissance des Yvelines Marie Lebec. L'hémicycle se vide, mais la tension ne désemplit pas. Fait rare, la Première ministre passe une tête salle des quatre colonnes pour répondre aux journalistes qui s'amassent : "Je tiens à le dire, le racisme n'a pas sa place dans notre démocratie (...) la gravité des faits mérite des sanctions exemplaires." Quelques heures plus tard, c'est le président de la République lui-même qui tient à exprimer son ressentiment : Emmanuel Macron s'est dit "heurté" par des "propos intolérables", relate son entourage à l'Agence France Presse. Dans son sillage, son parti Renaissance lance une pétition sur la plateforme Change.org pour demander à Marine Le Pen de faire démissionner son député, relayée par plusieurs parlementaires sur les réseaux sociaux.
Cette double offensive répond à une indignation sincère. Elle sert aussi les intérêts des deux camps. La majorité et la Nupes peinent à endiguer la poussée de l'extrême droite. A l'Assemblée, la stratégie de la cravate des 89 élus semblait porter ses fruits. Enfin jusqu'à ce jeudi. "Tout le monde guettait la première glissade d'un député RN, confie un député Renaissance. On avait commencé à gratter le truc lors de la réforme de l'assurance chômage, car ils avaient dégainé des amendements relatifs à la préférence nationale. Ce n'était pas très audible. Là c'est différent." Les enquêtes d'opinion promettent à Marine Le Pen un score record en 2027. Frapper fort son parti, c'est se poser en meilleur adversaire.
"Tout le monde utilise cette affaire"
Renaissance et LFI y trouvent aussi un motif d'affrontement politique. Depuis des semaines, les deux formations s'accusent d'être les alliés objectifs du RN à l'Assemblée. La gauche tance le gouvernement sur sa politique migratoire et de sécurité. La majorité accuse la Nupes de fricoter avec l'extrême droite, quand elle vote des amendements avec elle ou ne l'empêche pas de voter sa motion de censure. En s'indignant vertement, chaque camp se protège de l'accusation de collusion avec le RN, admet un conseiller ministériel. D'une indignation légitime peut naître une opportunité politique.
A gauche, on se demande s'il ne faut pas aller plus loin. Faut-il rejeter la faute, aussi, sur la majorité ? Lors des législatives, la candidate macroniste Karine Nouette-Gaulain n'avait pas appelé à faire battre Grégoire de Fournas au second tour. Est-il nécessaire de le rappeler ? Certains, comme Clémentine Autain, n'ont pas hésité à le faire. "Renaissance a bien réagi mais il ne faut pas oublier que c'est grâce à la Macronie que le RN a eu deux vice-présidents à l'Assemblée, qu'ils se banalisent toujours un peu plus, confie une députée LFI. On ne peut pas jouer les vierges effarouchées après coup, alors que certains mettent un signe égal entre eux et nous. La majorité croit s'acheter une virginité." Le mistigri de la compromission avec le RN n'a pas fini de circuler. "Tout le monde utilise cette affaire, même LR", résume un député Renaissance. La droite s'est en effet empressée de publier un visuel contre le "racisme décomplexé de l'extrême droite." Sans oublier d'y adjoindre le hashtag #JeRejoinsLR.
L'épisode pourrait coûter cher à l'héritier du FN. La sortie de son député met à mal sa stratégie de normalisation. Elle parasite aussi son Congrès du 5 novembre, qui devrait sacrer l'eurodéputé Jordan Bardella comme président du mouvement. Le RN répète que la saillie de Grégoire de Fournas ne visait pas son homologue mais rappelait la ligne politique du parti sur l'immigration. "Dire que le bateau doit retourner en Afrique ce n'est pas raciste, fulmine le député RN Jean-Philippe Tanguy. Les gens présents sont paniqués de notre institutionnalisation et donc sont prêts à inventer des incidents qui n'existent pas." Une stratégie de victimisation qui a ses limites : l'incident parlementaire a déjà fait l'ouverture des journaux de vingt heures, la veille, et devrait continuer d'occuper l'espace médiatique et politique des prochains jours.
