Qu'il est agaçant de marcher sur un chewing-gum. Le bonbon colle à la semelle, il en reste un résidu même après l'avoir détaché. Cette désagréable sensation habite Les Républicains (LR) au sujet de Nicolas Sarkozy. L'ombre de l'ancien président n'en finit pas de planer au-dessus de sa formation politique. A son initiative, comme à celle de ses contempteurs.
Dans un entretien au Journal au Dimanche, Nicolas Sarkozy invite Emmanuel Macron à conclure un "accord avec toutes bonnes volontés prêtes à constituer une majorité dans l'intérêt supérieur du pays". Comprendre : un pacte de gouvernement avec LR, formation la plus proche idéologiquement du macronisme. Pas de surprise. L'ex-chef de l'Etat prône en privé cette solution depuis des mois. Son scénario : la droite s'allie avec Renaissance, obtient des postes ministériels, retrouve ainsi responsabilités et leaders. Charge à elle de mettre en scène plus tard sa "rupture" avec Emmanuel Macron en vue de 2027. Cette stratégie avait réussi à l'ancien ministre de l'Intérieur sous le second mandat de Jacques Chirac.
Les députés LR parasités
Ce projet, ébruité par la presse, parasite LR depuis les législatives. Et pour cause : Nicolas Sarkozy est minoritaire dans son camp. La droite répète à cor et à cri être dans l'opposition, les 62 députés LR se sont pour la plupart construits contre un macronisme qu'ils considèrent à l'agonie.
Mais la parole d'un ancien président pèse plus que celle d'un député. Le début du second mandat d'Emmanuel Macron a en outre confirmé la thèse sarkozyste : LR a amendé et soutenu les textes du gouvernement, sans en tirer de bénéfice politique. "Il s'est passé exactement ce que j'avais prévu, confiait en août Jean-François Copé, autre partisan historique d'une alliance. On facilite la tâche de Macron et aucun nom ne se dégage chez nous. On a les inconvénients sans les avantages." A la fin de l'été, un pilier LR donnait même raison à Nicolas Sarkozy : "On a manqué d'inventivité après les législatives. On est pris en otage par ceux qui pensent à leurs ambitions présidentielles et craignent de ne plus avoir d'espace si on se rapproche du macronisme."
On ne réécrit pas l'histoire. Cette alliance n'est pas près de voir le jour. LR vient de s'opposer au budget 2023, texte roi de chaque session parlementaire. Dans une tribune publiée dans le JDD, 53 députés LR fustigent une loi de finances "décevante" et réaffirment leur opposition à Emmanuel Macron.
"Ce n'est pas très réglo"
Certes, une poignée de parlementaires - parfois réputés pour leur caractère Macron-compatible - n'a pas signé le texte. "Réducteur et mal rédigé", raille l'un d'eux. Mais le groupe LR se révèle plutôt homogène dans son rejet d'une alliance avec Renaissance. "Nicolas Sarkozy vient donner des leçons alors qu'il n'a pas été capable de soutenir la candidate de sa famille politique à la présidentielle. Ce n'est pas très réglo", fustige le député Pierre Cordier, à l'origine de la tribune.
Un homme a dû savourer l'interview de l'ancien président. Bruno Retailleau, candidat à la présidence de LR, prône une "rupture" avec l'héritage sarkozyste. Il a écrit une tribune éreintant son bilan, après la révélation par L'Express de propos peu amènes de Nicolas Sarkozy à son endroit. La sortie de l'ancien locataire de l'Elysée rend service au sénateur de Vendée : en rejetant Sarkozy, il démontre son aversion au macronisme. Un positionnement utile devant les militants.
Incontournable à droite
Officiellement, Nicolas Sarkozy reste neutre dans cette élection. Un vulgaire scrutin interne n'est pas à la hauteur d'un ancien président. Mais sa préférence ne fait aucun doute. En affirmant que "les plus conservateurs" ne doivent pas "imposer leurs vues à toute la droite républicaine", il vise Bruno Retailleau. En raillant ceux qui proclament "je suis jeune" pour prouver leur "talent", il tacle Aurélien Pradié. Il refuse en revanche de "dire du mal de tous ceux qui comme Eric Ciotti, m'ont accompagné fidèlement pendant tant d'années". Le député des Alpes-Maritimes a ses faveurs. "Sarko a compris que Ciotti fait la course en tête et va gagner l'élection interne, glisse un lieutenant du Sudiste. Il est aussi sensible qu'il n'ait pas dénigré son bilan."
Dix ans après son départ de l'Elysée, Nicolas Sarkozy reste incontournable à droite. Cette omniprésence dit plus de l'état de LR que du pouvoir de son fondateur. L'héritier de l'UMP n'est plus que l'ombre du parti de gouvernement qu'il fut. Aucun leader n'a émergé en son sein. Dans son groupe parlementaire, seul Nicolas Forissier a été au gouvernement. Le vainqueur de 2007 profite de ce désert. "La droite ne se reconstruira qu'en participant au gouvernement de la France", confiait en privé l'ex-chef de l'Etat au lendemain de la débâcle de Valérie Pécresse. C'est aussi en exerçant des responsabilités que la droite verra son ombre se dissiper. Et si écouter Sarkozy était le meilleur moyen de tourner sa page ?
