L'histoire est devenue trop grande pour eux. Les héritiers de Mitterrand et Mendes, pour en rester à la seule Ve République, ont fait en 2022, par le truchement de leur candidate Anne Hidalgo, presque moitié moins bien que Jean Lassalle et pire que Nicolas Dupont-Aignan. C'est le socialisme qu'on assassine. Alors Olivier Pérou, grand reporter à L'Express, mène l'enquête et réussit à rendre ô combien vivant le récit d'un cadavre... On pourrait dire que son livre se lit comme un polar mais ce serait incomplet : les éléphants sont une espèce en voie de disparition aussi pour des raisons sinon idéologiques, en tout cas politiques. Voici quelques extraits exclusifs du livre-enquête Autopsie du cadavre (Fayard) qui sort en librairie le 26 octobre. E. M.

Hidalgo-Faure, tandem fatal

Anne Hidalgo en meeting au Cirque d'Hiver le 3 avril 2022

Anne Hidalgo en meeting au Cirque d'Hiver le 3 avril 2022

© / Thomas COEX / AFP

Il est un peu plus de 13 heures ce mercredi 9 juin 2021, Anne Hidalgo est en retard. Quand elle pousse la grande porte de la salle à déjeuner qui jouxte son bureau, elle s'excuse auprès de ses convives, qui ne lui en tiennent pas vraiment rigueur. L'aréopage socialiste a déjà fait tomber la cravate. Chacun est confortablement installé au fond des chaises médaillon. Après tout, on déjeune entre camarades. C'est Kanner qui a eu l'idée de ce "repas de travail" à quelques jours des élections régionales. On n'y parlera pourtant que de l'élection présidentielle, et de rien d'autre.

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D'un côté de la table ont pris place les mousquetaires de la candidate. Il y a là le sénateur de Paris David Assouline, l'adjoint Patrick Bloch, les proches conseillers Jean-Marie Vernat et Sylvain Lemoine, et Jean-Marc Germain. De l'autre, Olivier Faure et ses amis : les maires Sébastien Vincini et Pierre Jouvet, l'ancien député Carlos Da Silva devenu son directeur de cabinet, et Christophe Clergeau, conseiller régional et ami de trente ans du patron du PS. Au menu ? Un carpaccio de Saint-Jacques avec une vinaigrette de betterave, du filet de bar accompagné de petits légumes rôtis et de la salade, rien que de la salade, pour Anne Hidalgo qui s'est installée en bout de table. Personne ne touchera à la belle bouteille de bourgogne. Le piège se referme sur Faure quand Patrick Kanner porte l'estocade, au premier coup de fourchette :

"Olivier, je tiens à répondre à la petite musique du moment que tu alimentes un peu trop à mon goût. Il est inenvisageable qu'il n'y ait pas de candidat socialiste à une élection aussi importante.

- On en a déjà tous parlé : nous ne pouvons gagner tout seuls, entre socialistes, riposte Faure - l'homme est piqué au vif, mais n'affiche jamais ses émotions, encore moins son agacement. Ce temps-là est révolu, vous le savez comme moi.

- Olivier, je ne te suis plus, interrompt Hidalgo. Souhaites-tu, oui ou non, que je sois candidate ? J'ai l'impression que tu roules pour d'autres.

- Les Verts par exemple, coupe sournoisement David Assouline.

- Ce que je ne comprends pas, c'est l'objet de ce déjeuner, Anne, répond Faure, ignorant le sénateur, qu'il déteste particulièrement.

- Je dois savoir si tu me soutiendras sans réserve, si le parti me soutiendra sans réserve.

- Il faut trouver un chemin avec les écologistes et avec les communistes. Le mieux, c'est de trouver un candidat commun. Sinon, on peut oublier le second tour. Ce sera un désastre.

- Le parti doit être au service de ma candidature, Olivier. Tu dois arrêter de laisser penser qu'il y a un plan B. Je ne l'accepterai pas. Si je ne peux être sûre que tu me soutiendras sans réserve, sache que je ne l'oublierai pas au prochain congrès. Personne ici ne l'oubliera."

On ne sait si Olivier Faure et ses généraux ont haussé le ton. Ce qu'on sait en revanche, c'est qu'ils n'ont pas attendu l'arrivée du dessert, un nougat glacé, pour quitter la table.

Autopsie du cadavre

Autopsie du cadavre

© / Fayard

Mélenchon-Lacroix, duo inattendu

[Le 19 avril, Jean-Luc Mélenchon lance à la télévision un surprenant : "Elisez-moi Premier ministre".]

En sortant du plateau de BFMTV, il appelle Lacroix : "T'as vu ça ?" Le radical de gauche admet l'idée originale, mais prévient l'Insoumis en chef : "Ton truc ne vaut que si tu retiens les leçons de la présidentielle. Il ne suffit pas de dire : "Caramba, encore raté !", il est nécessaire de s'interroger sur les raisons de ton échec. Tu vas avoir besoin des socialistes, tu le sais." Il faut dire qu'entre ces deux-là il s'est passé quelque chose. "Une rencontre improbable et amicale", admet Lacroix, qui s'est jouée dans les arrière-cuisines de l'élection présidentielle. Un rapprochement qui va aider Mélenchon à mettre le PS à sa merci. En moins d'un an, ils auront partagé le couvert au moins quatre fois, et de multiples appels tard le soir.

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La première entrevue, c'était en septembre 2021. Lacroix tombe sur un vieil ami qui déjeune avec un député européen de La France insoumise. Celui-ci s'appelle Younous Omarjee. C'est lui qui a fait redécouvrir le concept de créolisation de l'intellectuel antillais Edouard Glissant. On refait l'actualité de ce début d'élection présidentielle autour d'un café à l'improviste et Omarjee supplie Lacroix de rencontrer Mélenchon. Il sera surpris ! Deux jours plus tard, ce dernier reçoit un coup de fil d'une collaboratrice du patron de LFI. Il l'invite à dîner, le soir même. Le rendez-vous est donné dans un bistrot du boulevard Magenta, à Paris. Mélenchon connaît bien les radicaux, il garde de bons souvenirs de Jean-Michel Baylet, avec qui il échange encore. En mars dernier, il lui a demandé le soutien du PRG, lui jurant qu'il est un républicain, un vrai. Baylet avait cafté à Anne Hidalgo lorsque celle-ci était venue pour un meeting en Haute-Garonne, le 26 mars, et avait fait un détour par les bureaux de La Dépêche du Midi.

Jean-Luc Melenchon, candidat à l'élection présidentielle de La France Insoumise (LFI), à Montrouge, au sud de Paris, le 15 mars 2022

Jean-Luc Melenchon, candidat à l'élection présidentielle de La France Insoumise (LFI), à Montrouge, au sud de Paris, le 15 mars 2022

© / afp.com/Alain JOCARD

Reste que Mélenchon et Lacroix ne se connaissent ni d'Eve ni d'Adam. Ils dîneront pourtant en tête à tête. "On discute de tout, de la pluie et du beau temps d'abord et, très vite, de la politique", se souvient l'invité, qui dit son désaccord total avec les positions de l'hôte sur les institutions, l'Europe, la police, son rapport au communautarisme. Mélenchon n'élude rien et justifie tout ; il taquine Lacroix : "La différence entre toi et moi, c'est que le PRG ne sera jamais un parti de masse." Les deux hommes restent pas moins de quatre heures à table. Un débat calme et riche, loin des coups de menton donnés à la télévision. On se quitte bons amis et le candidat à l'élection présidentielle promet de remettre ça rapidement. Ils se reverront un mois plus tard, à la même adresse, puis en décembre, quand Christiane Taubira pointera le bout de son nom. Il l'interroge sur les vraies ambitions de la dernière arrivée dans des dizaines de messages sur Telegram. Un jour où Lacroix revient de Bourg-en-Bresse, alors que le TGV approche de la capitale, vers 13h15, il reçoit un message : "T'es libre à déjeuner ?" Il sort du train, le rejoint dans un bistrot près de la gare de Lyon. Mélenchon lui parle de l'union de la gauche. Et si ? Ils repassent l'après-midi attablés et Mélenchon lui raconte la façon dont Mitterrand avait su faire la synthèse entre les communistes, les radicaux et les socialistes. "La synthèse entre Chavez et Mitterrand, elle n'existe pas." Un silence, un blanc. Mélenchon le fixe, sérieux, et remonte son menton comme s'il voulait sourire.

Moi, qu'est-ce que je fais avec les socialistes ? Je leur dis quoi ?

Et si ? Lacroix n'a compris que tardivement ce que lui voulait Mélenchon avec toutes ces agapes, ces messages nocturnes, ces appels répondus ou non. Il l'a saisi le 22 avril, trois jours après le tour de passe-passe sur BFMTV, autour d'oeufs mayonnaise et d'un verre de bourgogne au même restaurant que la première fois. "Tu en penses quoi, d'Olivier Faure ?" Lacroix balbutie : "Mais vous ne vous parlez pas ?" Non. "Jamais ?" Jamais. "J'en pense qu'il veut te parler", assure le radical de gauche, qui a vu Faure pas plus tard que la veille lors d'un petit-déjeuner à L'Européen, la taverne favorite du patron socialiste, qui fait face à la gare de Lyon. Faure lui a confié qu'il cherche à joindre Mélenchon, en vain. Il a constaté que les écologistes et les communistes s'installaient à la table des discussions d'un accord pour les élections législatives et il veut en être. "Je sais qu'il veut me causer. Il m'envoie des messages depuis une semaine, mais je ne veux pas lui répondre, joue Mélenchon, narquois. Moi, qu'est-ce que je fais avec les socialistes ? Je leur dis quoi ? Oui ? Non ? Et si je leur dis : 'Et vous, pourquoi vous n'êtes pas à la table des discussions avec nous ?' et qu'ils me renvoient ensuite : 'Va te faire voir, l'antisémite, l'ambigu avec la République ou que sais-je ?'"

Il soupire d'un pfff. Il sait que les socialistes sont demandeurs. Faure a envoyé le maire de Villeurbanne, Cédric Van Styvendael, prendre la température avec Manuel Bompard, le directeur de campagne des Insoumis. "Si vous tendez la main, il y aura quelqu'un en face", lui a-t-il promis. "Fondamentalement, je n'avais plus de raison de refuser de les voir. Je préférais jouer la précaution que le risque", justifie Mélenchon. Le soir, après le dîner du 22 avril, il répond enfin à Faure sur la messagerie Telegram.

"Je suis d'accord. Vois Guillaume.

- Qui est Guillaume ?

- Lacroix. PRG.

- OK."

Quelle ironie : c'est le chef du Parti radical de gauche, pourfendeur des errements de la gauche insoumise avec le communautarisme, la laïcité, la République et l'Europe, qui joue les entremetteurs entre Olivier Faure et Jean-Luc Mélenchon. Les deux se voient une dizaine de jours plus tard, à l'abri des regards indiscrets. Mélenchon a donné rendez-vous dans un rade, ces vieux bistrots parisiens à la cuisine aussi douteuse que la décoration. Ceux qu'il préfère. Parfois, des cars de touristes asiatiques y débarquent et on ne s'entend plus parler, mais, ce 26 avril, ils ne sont que deux à table. Un autre repas qui s'éternise. On parle pendant près de cinq heures du mitterrandisme, de l'histoire du parti et de Lionel Jospin ; on se jauge, aussi. Mélenchon est d'abord sceptique, méfiant surtout. Il se moque que le PS vienne ou non, il a déjà l'accord avec le Parti communiste et bientôt les écologistes. Libre à lui de mettre un grand coup de talon dans ce qu'il reste du PS.

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Très vite, l'hôte s'apaise. "Quand je discute avec lui, j'arrive à me convaincre qu'il est sincère. Je suis vieux, j'en ai vu, des roublards. J'ai été seigneur féodal socialiste et je connais la maison", raconte l'Insoumis, qui se souvient avoir vu un Olivier Faure encore sidéré qu'une grande puissance comme le PS ait pu tomber sous les 2 % à l'élection présidentielle. "Il me parle une langue socialiste qui me plaît et il sait qu'il ne peut pas me tromper." Il a apprécié l'interview d'Olivier Faure dans Libération, que ce dernier ait enfin compris la nécessité d'une gauche radicale, qu'il lui tende clairement la main pour un rassemblement de la gauche et torpille "l'empêcheur" François Hollande. La porte n'est pas fermée, lui assure-t-il, tout en posant une condition loin d'être anecdotique : les négociations se tiendront dans le quartier général de La France insoumise. L'invité sort requinqué, l'espoir de jours meilleurs point à l'horizon. "On a parlé la même langue, car on a les mêmes racines."

Hollande persona non grata

François Hollande à Limoges avec Anne Hidalgo le 22 mars 2022

François Hollande à Limoges avec Anne Hidalgo le 22 mars 2022

© / PASCAL LACHENAUD / AFP

Une scène, cinglante à bien des égards, sadique presque. Elle se joue le 23 septembre 2021, dans les étages de la gare de l'Est. C'est une soirée secrète. Le rendez-vous a été donné sur la terrasse du Perchoir, un bar parisien en vogue, ouvert de juin à septembre seulement. "Le cabinet noir invite !" vante le carton d'invitation. Une adresse mail a même été créée pour l'occasion : cabinetnoir1217@gmail.com. Ce n'est qu'un clin d'oeil à François Fillon qui, candidat à la présidentielle en 2017, accusait l'Elysée d'être à l'origine des fuites sur les emplois fictifs de son épouse.

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Là, sur le balcon fleuri, on ne croise que des membres des cabinets ministériels du quinquennat Hollande. Des petites mains, des conseillers de l'ombre qui ont officié chez Manuel Valls, Christiane Taubira, Patrick Kanner, Benoît Hamon, Najat Vallaud-Belkacem, au château de la présidence et dans bien d'autres lieux du pouvoir. Ceux qui ont fait tourner la machine entre 2012 et 2017 et pour lesquels tout a explosé en vol. La règle est simple : la soirée est interdite aux ministres, aux députés et autres élus. Tout a été organisé par deux communicants, Clara Paul-Zamour et Simon Le Boulaire. La première a officié au cabinet de Bernard Cazeneuve, place Beauvau et à Matignon. L'autre a fait la campagne d'Arnaud Montebourg en 2011, avant d'atterrir au cabinet de Delphine Batho et à la mairie de Paris. [...]

François Hollande a eu vent de la petite sauterie quelques jours plus tôt. Il a vu le carton d'invitation, croit qu'on célèbre les bons souvenirs de son mandat, qu'il existe des nostalgiques de sa présidence. Il veut passer une tête et contacte les deux organisateurs. Impossible. Il insiste quatre fois. Non, non, non et non. Deux heures avant le début de la soirée, le 23 septembre, il essaie encore. Toujours non. Ce n'est pas une soirée à sa gloire. Ils ne veulent pas le voir. Qui veut encore de François Hollande ? On dit qu'il reviendra en 2027. Il jure que non, qu'il va "prendre de la hauteur", se détacher des "affaires partisanes", qui ne l'intéressent plus. Qui peut le croire ?

Autopsie du cadavre par Olivier Pérou. Editions Fayard, 198 p., 19 ¤.