Deux hommes égaux en noblesse, dans le beau Solferino où nous plaçons notre scène, sont entraînés par d'anciennes rancunes à des rixes nouvelles. L'un s'appelle François Hollande, l'autre Jean-Luc Mélenchon. L'histoire de deux anciens camarades socialistes qui n'avaient pourtant rien d'une camaraderie. Ils ont passé tant d'années à s'affronter, se détester, s'injurier, se conspuer, à fomenter des coups bas l'un contre l'autre. Mélenchon, toujours bouillonnant. Hollande, plus doucereux.

Dans le grand entretien qu'il a réservé à L'Express, l'ancien président de la République charge lourdement le chef à plume de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes). "[Jean-Luc Mélenchon] est dans la recherche de faveurs électorales. Il refuse de se heurter à un certain nombre de réalités (l'islamisme prosélyte), il reste silencieux sur certains sujets (l'antisémitisme), voire il se montre complaisant (en parlant d'une police qui tuerait). C'est une communautarisation des esprits." Et pan sur le bec ! Une attaque, une de plus dans le concert de l'aversion qu'ils se portent.

Hollande-Mélenchon : deux étudiants de l'Unef

Par où commencer ? La psychologie des deux ? Facilité. L'enfance ? Différente. Ils sont tous deux nés en août, à trois ans d'intervalle. L'histoire de leurs parents se confond dans la grande et jamais ne se croise. François Hollande ne vient pas d'une famille de gauche. Son père est un anticommuniste patenté, un aficionado de l'OAS et de l'Algérie française, candidat sur une liste d'extrême droite aux municipales à Rouen en 1959. Celui de Mélenchon est né en Algérie française, il est receveur des PTT et s'est marié à une institutrice. On ne parlait pas vraiment politique chez Georges et Jeanine, sauf pendant les élections, et encore...

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Sans doute faut-il chercher dans la grande histoire de la gauche ? Les premières joutes sont estudiantines. Dans les années 1970, ils militent à l'Union nationale des étudiants de France (Unef) mais certainement pas main dans la main. Mélenchon porte le fer au sein de l'Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS), une des branches de l'Unef, tendance révolutionnaire trotskiste, qui se présente comme le mouvement de jeunesse rattachée à l'Organisation communiste internationaliste. À Sciences Po, Hollande tracte pour l'Unef-renouveau, proche du parti communiste, mais qui n'a de communiste que le nom tant il est infiltré par les mitterrandistes et les radicaux de gauche. Déjà, les premiers désaccords dans les discours : le premier a les mots "révolution" et "révolte" plein la bouche, étudiante ou syndicale qu'importe ; l'autre participe certes à des blocages mais il croit en la politique sérieuse, réformatrice, celle qui gagne des élections. Les histoires de gauchistes comme Mélenchon, très peu pour lui.

Couper les têtes

Sous François Mitterrand, ils se croisent un peu plus souvent, ne se connaissent pas vraiment et pourtant se méfient l'un de l'autre. François Hollande fonde les "transcourants" en 1983, avec trois de ses amis dont Jean-Yves Le Drian et Jean-Pierre Mignard. Une bande de copains qui apprécie François Mitterrand mais lui préfère Jacques Delors, bien moins gauchiste lui, et qui rêve de synthèse et de centre gauche. Cinq ans plus tard, en 1988, Jean-Luc Mélenchon et Julien Dray créent, eux, "la gauche socialiste", rêvent d'union de la gauche "Rouge, Rose, Verte" et ne détesteraient pas faire chuter Michel Rocard, le Premier ministre un peu trop libéral qui a ouvert le gouvernement aux centristes.

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L'un fait ci, l'autre fait l'inverse, quitte à ne plus rien suivre au récit. 1993, un début avril à la Maison de la Chimie à Paris. Six jours plus tôt, pas moins de 197 députés socialistes sont envoyés au tapis au second tour des législatives. Il faut couper les têtes au PS, surtout celle du Premier secrétaire : au revoir Laurent Fabius, bonjour Michel Rocard, qui a réussi à obtenir le soutien de ces gauchistes Dray et Mélenchon. Et dire qu'ils soutenaient Fabius auparavant...

Il reste une photo de cette époque si lointaine, prise en octobre 1993 dans les escaliers de Solferino. On voit Rocard entouré de ses soutiens. Il y a Jean-Christophe Cambadélis et Manuel Valls. Tous sourient, sauf Mélenchon. Pourtant, il a remporté la manche contre Hollande. Un à zéro. Ce dernier, battu aux législatives, rumine. Il hésite même à quitter la politique. Il ne lui reste plus que la Cour des comptes.

Michel Rocard élu Premier secrétaire du Parti socialiste 24 octobre 1993, pose avec les membres du nouveau bureau politique du PS, Henry Weber, Jean Glavany, Manuel Valls, Jean-Christophe Cambadelis, Jean-Paul Huchon, Jean-Luc Mélenchon et Daniel Vaillant, le 10 novembre 1993, au siège du PS, à Paris. (Photo by ERIC FEFERBERG / AFP)

Michel Rocard élu Premier secrétaire du Parti socialiste 24 octobre 1993, pose avec les membres du nouveau bureau politique du PS, Henry Weber, Jean Glavany, Manuel Valls, Jean-Christophe Cambadelis, Jean-Paul Huchon, Jean-Luc Mélenchon et Daniel Vaillant, le 10 novembre 1993, au siège du PS, à Paris. (Photo by ERIC FEFERBERG / AFP)

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"On s'est quittés bons amis en s'embrassant sur les joues"

Saut dans le temps. Novembre 1997, le congrès de Brest. Forcément, il pleut là-bas. À la tribune, Mélenchon rayonne. Il défie François Hollande pour le poste de Premier secrétaire du parti. Le premier véritable affrontement. "Le président Mitterrand m'a dit : "Ne cédez jamais, marchez votre chemin." Je marche, monsieur !" Un silence, les frissons. La salle exulte. L'art oratoire de Mélenchon écrase Hollande qui n'avait pas ce style pétulant.

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C'était la belle époque, la drôle d'époque, celle où le PS ne s'embêtait pas avec le nombre exact de votants lors des congrès. Un peu plus, un peu moins, tout ça intéresse qui ? Les fédérations tripatouillaient, c'était su mais tant qu'on ne le voit pas trop. Mélenchon sait qu'il ne peut battre Hollande mais veut tout de même s'assurer que l'opposition interne, c'est lui et lui seul. Il racontera un jour avoir convenu d'un accord avec Hollande à Brest : "On l'a arrangé comme on dit, lui 85 (%) moi 15 (%). (...) On s'est quittés bons amis en s'embrassant sur les joues." Le vote tombe, Mélenchon aussi. 10,5 % des voix, au lieu des 15 soi-disant promis. Il accuse le coup, se sent humilié par Hollande. À Brest, ce jour-là, la dualité devient haine.

2005 et les scalpes

Le référendum de 2005 sur le traité de Constitution européenne est leur autre ring le plus célèbre. Mélenchon s'encombre peu de la discipline du parti. Les militants socialistes ont voté oui, mais pour le sénateur de l'Essonne qu'il est alors, c'est toujours non. Il bat le pavé, devient alors vraiment connu. Il décolle dans l'opinion. Il s'acoquine avec Laurent Fabius (dont il a obtenu le scalpe en 1993, souvenez-vous), lui aussi opposé au projet. Un drôle de couple, un mariage arrangeant pour le sénateur qui croit que le non va l'emporter, que Fabius en tirera la gloriole et - surtout ! - qu'il fera la peau de François Hollande au prochain congrès, prévu au Mans.

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Le "non" l'emporte, Mélenchon a des étoiles plein les yeux. Jean-Christophe Cambadélis, vieux témoin du PS et alors soutien de Hollande, raconte : "Je me souviens d'une réunion publique, un peu avant le vote, à Saint-Denis. Jean-Luc est convaincu de la victoire et clame à la tribune qu'il faudra maintenir cette unité des mouvements de gauche opposés aux traités jusqu'à la présidentielle à venir, celle de 2007. Les gens ont ricané dans la salle." Quelques jours plus tard, devant quelques journalistes, François Hollande réagira dans un sourire un brin moqueur : "Ah ! C'était donc pour ça !"

Gagner de l'extérieur

le Premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande (D) écoute Jean-Luc Mélenchon, ancien ministre de l'Enseignement professionnel,  à leur arrivée, le 29 juin 2002 à Paris, au conseil national du parti organisé à La Villette.

Le Premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande écoute Jean-Luc Mélenchon, ancien ministre de l'Enseignement professionnel, à leur arrivée, le 29 juin 2002 à Paris, au conseil national du parti organisé à La Villette.

© / L'Express

Cette fois-ci, c'est le Corrézien qui gagne la manche. Il est largement réélu Premier secrétaire au congrès du Mans en 2005 et le phénomène Mélenchon s'éteint, se range derrière Fabius. Au sein du PS, de nouveaux visages lui volent la vedette. Ils s'appellent Benoît Hamon, Vincent Peillon, Arnaud Montebourg. Trois ans et une présidentielle plus tard, il claque la porte du PS avec perte et fracas. Ironie de l'histoire, François Hollande ne se représente pas et c'est Martine Aubry qui l'emporte dans une guerre des chefs qui restera dans les annales de l'histoire du PS.

La suite est connue : 2012, Mélenchon échoue au premier tour, soutient son némésis du bout des lèvres face à Nicolas Sarkozy. Hollande a gagné, enfin. Cinq ans plus tard, il n'est pourtant pas en capacité de se représenter. Mélenchon croit tenir sa revanche, à son tour. Il lamine le PS et son candidat Benoît Hamon. Son éternel adversaire désormais hors du jeu, il veut marcher sur le reste de la gauche, étouffer le PS et ces vieux éléphants qui lui en ont tant fait baver. Jérôme Guedj, député socialiste de l'Essonne qui fut longtemps un fidèle de Jean-Luc Mélenchon, en convient : "Avec la Nupes, je crois que Jean-Luc a enfin gagné un Congrès. Il a essayé de nombreuses années de l'intérieur et c'est finalement de l'extérieur qu'il a réussi."

"Si le PS ferme le livre..."

Et Hollande maintenant ? Il croit que le Parti socialiste n'a guère d'avenir s'il reste vassalisé à Jean-Luc Mélenchon. Avec cette histoire de Nupes, le PS a eu "une bien mauvaise façon de pratiquer l'union", déplore-t-il dans ses confidences à L'Express. Et de menacer : "Si le Parti socialiste ne veut pas présenter une liste aux européennes de 2024 et préfère se fondre avec LFI, il y aura forcément des sociaux-démocrates pour y aller à sa place."

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Comme un certain Mélenchon qui quitta le PS en 2008, l'ex-président estime qu'il faut jouer à l'extérieur, tourner la page pour sauver le drapeau socialiste. "Si le Parti socialiste ferme le livre, à mon avis, oui, il y en aura un autre à écrire avec de nombreuses pages à remplir", affirme-t-il. Décidément, ils se ressemblent autant qu'ils se haïssent. Ils disent les mêmes choses dans deux langues différentes : le réformisme pour l'un, la radicalité pour l'autre.

Garnements

François Mitterrand, en son temps, réussit la synthèse de l'éternelle dichotomie de la gauche française. Il marchait sur ses deux jambes vers le pouvoir. L'une radicale, indignée, pour mieux conquérir, plumer les communistes à l'époque et récupérer le leadership à gauche ; l'autre réformiste, la "gauche de gouvernement", qui s'attelle au réel, s'adapte pour mieux le corriger.

L'ancien président corrézien et le leader de la France insoumise ne sont que deux enfants maudits du Mitterrandisme, deux garnements qui marchèrent clopin-clopant, s'accusant l'un l'autre de trahir. Mélenchon est parti pour mieux revenir. Hollande s'en est allé en 2017, reviendra-t-il ? On ne peut l'exclure. Et à gauche, jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Hollande et Mélenchon.