A quoi sert un président de parti politique ? La question est plus complexe qu'il n'y paraît, à l'heure où ces structures sont rejetées comme jamais par l'opinion. Doit-il préparer sa candidature à l'élection présidentielle ? Gérer les affaires courantes comme un simple cadre supérieur ? Refonder le corpus idéologique de son camp ? La réponse dépend des circonstances et du climat politique. Les Républicains (LR) illustrent la nature protéiforme de la fonction. En novembre 2012, Jean-François Copé et François Fillon s'affrontaient dans un duel à mort pour la direction de l'UMP. La violence du combat était à la hauteur de l'enjeu : les rivaux faisaient du parti la force motrice de leurs ambitions présidentielles.

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Ce temps est révolu. Les défaites successives ont démonétisé l'appareil LR. "LR, cela pue la lose pour les gens", lâche un député. Laurent Wauquiez ne s'y trompe pas. Le président d'Auvergne-Rhône-Alpes, promis à une élection de maréchal, a renoncé à concourir en décembre prochain à la tête du parti. Officiellement pour "prendre de la distance avec le combat politicien". Son désir d'Elysée est intact, mais ne passe plus par le 238 Rue de Vaugirard. Xavier Bertrand ne compte pas non plus se lancer. Qu'il semble loin le sacre de Nicolas Sarkozy en 2004. Le gigantisme de la mise en scène de son élection à la tête de l'UMP annonçait son épopée de 2007. "Les présidentiables estiment que le parti n'est pas nécessairement le chemin obligé pour l'Elysée", résume la présidente de LR par intérim Annie Genevard.

Éric Ciotti officiellement candidat

Éric Ciotti confirme cette tendance. Officiellement candidat à la direction de LR, le député des Alpes-Maritimes esquisse un tandem avec Laurent Wauquiez. "Nos parcours peuvent être complémentaires. Laurent Wauquiez est celui qui a le plus de chances de gagner en 2027", confie-t-il à Nice Matin. Cet ancien proche de Nicolas Sarkozy souhaite que la droite devienne davantage "lisible" pour ramener à elle un électorat dispersé aux quatre vents. En somme, il souhaite faire de son élection l'amorce d'une refondation doctrinale, dont l'absence aurait précipité la chute de Valérie Pécresse au printemps.

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Ici réside l'intérêt de ce scrutin interne. Bataille d'ambitions en 2012, plébiscite de Nicolas Sarkozy et de Laurent Wauquiez en 2004 et 2017, élection du très consensuel Christian Jacob après la claque des européennes en 2019... Les récentes élections internes de la droite - primaires présidentielles à part - n'avaient guère pour objectif principal de trancher une ligne politique. D'autres considérations l'emportaient et reléguaient au second plan la question doctrinale.

La cuvée 2022 pourrait être d'une nature singulière. "On va pouvoir débattre de la ligne politique du parti, ce qui est novateur pour un scrutin interne, se réjouit le sénateur Stéphane Le Rudulier, proche d'Éric Ciotti. Nous n'avions pas tranché cette ligne avant la primaire de 2021. Cela nous a conduits à une situation inconfortable après le Congrès. Il a fallu rassembler en peu de temps des lignes parfois divergentes." La droite n'a plus le choix : elle doit se réinventer pour échapper à l'extinction. Elle a le temps : les élections européennes - prochain scrutin national - n'ont lieu qu'en 2024. "Nous avons une occasion unique de nous reconstruire, juge le député du Pas-de-Calais Pierre-Henri Dumont. La question est simple : LR doit-il continuer à se rabougrir dans une posture défensive sur sa base électorale ou aller chercher de nouveaux territoires ? Il faut tourner la page de la droite à papa et maman."

"Il faut assumer un électrochoc"

Le profil des prétendants incline à cette clarification. Outre Éric Ciotti, le numéro 3 du parti Aurélien Pradié pourrait tenter sa chance. Sans incarner des droites irréconciliables, les deux hommes ont des visions différentes. Le député du Lot incarne une droite davantage sociale - il critique la société de "surconsommation" - et appelle son camp à prendre en charge les sujets du quotidien, comme le handicap ou les violences conjugales.

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Son discours relègue au second plan la sécurité et l'immigration, ADN du logiciel d'Éric Ciotti. "Les deux sont d'accord sur les mesures à prendre, tempère Pierre-Henri Dumont et proche d'Aurélien Pradié. Leur différence porte surtout sur la communication et le degré de priorité des thématiques." Une ligne politique est aussi une stratégie de conquête du pouvoir. Prioriser c'est déployer une offre politique distincte. D'autant qu'Aurélien Pradié, qui devrait annoncer sa décision d'ici la fin de l'été, veut incarner un renouvellement générationnel dans ce scrutin. "Il faut assumer un électrochoc. A défaut, nous finirons comme le PS en 2027", insiste le député de l'Aisne Julien Dive.

Se rassembler sans mettre la poussière sous le tapis

La liste des prétendants ne sera connue que dans plusieurs semaines (pour l'heure, seuls Eric Ciotti et le maire d'Orléans Serge Grouard ont fait acte de candidature). D'autres élus aux convictions bien trempées, comme David Lisnard ou François-Xavier Bellamy, sont tentés. Un Congrès opposant des lignes est à double tranchant pour la droite. Synonyme de clarification, il peut être une première étape dans la refondation intellectuelle. Mais il porte en lui les germes de la division. Aurélien Pradié clive en interne. Certains prédisent de fortes secousses en cas d'élection d'Éric Ciotti, qui avait assuré qu'il voterait Eric Zemmour face à Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle. "Si Ciotti prend le parti, il explose immédiatement", anticipe un parlementaire.

A chaque candidat de porter ses convictions sans tomber dans l'affrontement. Ce n'est d'abord pas leur intérêt personnel. Éric Ciotti veillera à ne pas se laisser "caricaturer", juge un hiérarque LR. "Si Pradié se lance et oppose sa droite humaniste à la droite Ciotti, il subira un score sévère, estime un stratège LR. Car la majorité du parti est sur cette ligne." Le parti ne sortirait enfin pas grandi d'une bataille caricaturale. Annie Genevard met en garde : "Chaque candidat cherchera le complément qui manque à son image. Dans l'ADN de notre famille, ce n'est pas autorité versus social. Un duel de ligne peut nous emmener dans une impasse car les Français ne veulent pas uniquement l'un au détriment de l'autre. Si on part sur cette option, cela tournera court." Rassembler une famille affaiblie sans mettre la poussière sous le tapis : la droite s'aventure sur une nouvelle ligne de crête.