La promotion de la Légion d'honneur du 1er janvier 2021 a un profil singulier : les deux tiers des quelque 4000 personnes décorées le sont pour leur "investissement dans la lutte contre l'épidémie" du coronavirus, selon les explications de la grande chancellerie. Une personne a failli compléter la liste, avant d'en disparaître mystérieusement : le professeur Philippe Juvin, chef des urgences de l'hôpital européen Georges Pompidou à Paris.
Cet hôpital, c'est celui que choisit le Premier ministre pour y effectuer une visite surprise le 1er octobre 2020. Il tient à saluer les efforts du personnel soignant. Le chef du gouvernement décide aussi de recevoir Philippe Juvin quelques jours plus tard. Le 23 octobre, celui qui a quitté LR avant d'entrer à Matignon et celui qui en est membre (ex-député européen, Juvin est maire de La Garenne-Colombes et président de la fédération Les Républicains des Hauts-de-Seine) ont une bonne discussion en tête-à-tête. Le professeur de médecine suggère plusieurs pistes : faire appel à du personnel chinois, installer des tests de dépistage devant les théâtres... Jusque-là, tout va bien. Si bien même que le 3 décembre, Philippe Juvin ne gagne pas au loto, mais presque. Il reçoit un mail du cabinet de Matignon, suivi d'un appel : "Je vous informe que vous êtes susceptible d'être promu officier dans l'ordre national de la Légion d'honneur sur le contingent du Premier ministre. (...) La grande chancellerie souhaite s'assurer de la pleine acceptation de la décoration."
Oui, bien sûr, Philippe Juvin accepte et remercie. De rien... Car le 23 décembre, il reçoit un nouveau mail de Matignon, lui demandant de rappeler. Cette fois, il apprend qu'un "arbitrage défavorable" a été rendu. Il envoie aussitôt un message à Emmanuel Macron (sans réponse) et à Jean Castex, lequel tente de lui téléphoner dans la soirée et tombe sur sa messagerie. Juvin découvre le coup de fil le lendemain matin mais ne réagit pas. Que s'est-il passé qui justifie cette volte-face ?
Macron : "Il est intelligent mais il est contre moi"
Le 18 décembre, le professeur fait un détour par les éditions Gallimard. Il signe les dédicaces de son livre, Je ne tromperai jamais leur confiance, qui est publié ce jeudi 7 janvier. Dans ce journal de bord, il n'épargne pas Emmanuel Macron et se montre très critique sur la gestion de la crise : "On nous a menti avec aplomb. On a tenu des discours contradictoires. On a fait des promesses puis on les a trahies. Certes personne n'a été dupe longtemps. Mais comment poursuivre les efforts quand le lien de confiance est rompu ? Qu'est-ce qu'un chef ? demande March Bloch dans L'étrange défaite." Cinq jours plus tard, alors que le livre commence à circuler même s'il n'est pas encore en librairie, Juvin reçoit l'appel de Matignon.
L'Elysée est-il intervenu pour s'opposer à la décoration de cet élu LR très sévère - quand le maire de Nice, Christian Estrosi, membre de cette même formation, beaucoup plus positif dans son attitude vis-à-vis de l'exécutif, a été promu officier de la Légion d'honneur ? Interrogée par L'Express, la présidence de la République renvoie la décision à Matignon. Qui, sollicité à son tour, ne souhaite faire aucun "commentaire particulier". Philippe Juvin prépare sa candidature à l'éventuelle primaire de la droite pour l'élection présidentielle. En novembre, il avait appris par Bernard Tapie, qui avait dîné avec Emmanuel Macron et son épouse, ce que le chef de l'Etat disait de lui en privé : "Il est intelligent, mais il est contre moi." Ce mardi matin, sur RTL, le ministre de la Santé Olivier Véran n'a pas pu cacher son agacement à l'encontre du médiatique professeur : "Puisque le professeur Juvin est lui-même médecin, il sait lire des recommandations. Puisqu'il est médecin et qu'il travaille, je crois, à l'hôpital (sic) ..."
