Encore une histoire de dîner à l'hôtel de Lassay. Le 2 juillet 2018, François de Rugy invite une douzaine de députés de la République en Marche à partager sa table de président de l'Assemblée nationale. Le casting, soigné, représente différentes sensibilités du groupe macroniste. Le mathématicien Cédric Villani est de la partie, comme l'écologiste Barbara Pompili, l'ancien chiraquien Hugues Renson et les ex-socialistes Aurélien Taché et Laurent-Saint-Martin. On parle un peu de dépenses sociales, de rééquilibrage de la politique du gouvernement. Le président de l'Assemblée de l'époque espère surtout recueillir des appuis face à l'exécutif pour que son institution ne soit pas trop ratiboisée par la réforme constitutionnelle. "C'était sympa, mais je ne sais pas trop pour quelle raison il nous a invités, confiera quelques jours plus tard l'un des convives à L'Express. Je pense qu'il se sent seul."
LIRE AUSSI >> Le couple de Rugy épinglé pour de fastueux dîners à l'Assemblée nationale
Le diagnostic résonne cruellement un an plus tard, au moment où le ministre de la Transition écologique poste sur Facebook son communiqué de démission. Dîners fastueux à l'hôtel de Lassay ? Travaux injustifiés dans son logement de fonction du ministère de l'Ecologie ? Frais de mandats détournés ? Dans la tempête, François de Rugy n'a en tout cas pas pu compter sur le soutien d'un homme, Emmanuel Macron.
Surtout, ne pas le défendre, mais laisser faire. Dès que l'affaire Rugy commence, le chef de l'Etat, s'il ne cache pas son mécontentement, évite de réagir publiquement et précipitamment. C'est lundi, lors d'une conférence de presse à Belgrade, qu'il s'exprime pour la première fois. S'il avait voulu clore le chapitre, il aurait déclaré... exactement l'inverse de ce qu'il dit : "J'ai demandé au Premier ministre d'apporter toute la clarté, Des propositions me seront faites, instruites par les faits", indique le président. Qui attend que le fruit tombe plutôt que de l'arracher lui-même. Il préfère réfléchir déjà à un successeur et avait, avant même l'annonce officielle de la démission du ministre de l'Ecologie, deux pistes en tête, dont l'une serait assez détonante.
"Personne n'ira à la vie à la mort pour lui"
"Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir." Y avait-il des homards dans la fable de La Fontaine ? Depuis une semaine, la Macronie rejoue Les animaux malades de la peste. Avec François de Rugy dans le rôle du baudet qui ne pèse pas assez lourd pour que l'on fasse l'effort de le sauver. François qui ? Le week-end dernier, ils ne seront guère plus d'une quarantaine de députés à accepter de signer une tribune de soutien, comme le révèle BFM-TV. "Les remontées de terrain étaient mauvaises. On l'a laissé se débrouiller tout seul, avoue un député LREM ex-PS. La loyauté se construit sur des années. Là, on le connaît depuis deux ans à peine. Personne n'ira à la vie à la mort pour lui." Même son amie de toujours, Barbara Pompili, semble sonnée. Elle dénonce sur Facebook la "légèreté" de l'ex-ministre qui a financé Europe Ecologie-Les Verts avec ses frais de mandat. L'opposition, elle, s'en donne à coeur joie. "Rugy paie l'hypocrisie et l'opportunisme de son parcours, ses bascules d'un parti à un autre", pilonne le député LR Aurélien Pradié.
En réunion de groupe LREM, ce mardi matin, Richard Ferrand prononce un long développement sur l'affaire. Il donne aux députés des explications sur l'enquête en cours à l'Assemblée, tout en insistant sur la présomption d'innocence. Personne ne prend la parole pour demander la tête du ministre. Mais de là à le défendre publiquement, il y a un pas que peu sont prêts à franchir. "Il a joué le père la vertu après son élection à la présidence de l'Assemblée, résume une élue. C'est difficile à défendre." Et la députée Olivia Grégoire de lâcher ce commentaire désabusé sur la nature humaine: "Au fond, on est toujours désespérément seul. Surtout dans la merde."
A l'Assemblée, on moque "le président ne Rugy pas"
François de Rugy, combien de divisions ? L'ancien écologiste n'est ni un macroniste historique, ni un chef de clan. En 2017, son ralliement à Emmanuel Macron, malgré l'engagement écrit de soutenir le vainqueur de la primaire socialiste, permet au candidat à la présidentielle de verdir son image à peu de frais. L'été suivant, c'est presque sur un malentendu que Rugy, l'un des rares survivants de l'ancien monde, accède au Perchoir. Pressentie pour devenir la première femme présidente de l'histoire de l'Assemblée nationale, Barbara Pompili a préféré s'effacer devant son ami François.
"François de Miaule", "Le président ne Rugy pas"... dans les couloirs de l'Assemblée, son manque de mordant face à l'exécutif lui vaut rapidement des surnoms aigrelets. De ceux que l'on reçoit lorsque l'on endosse un costume que les mauvaises langues jugent trop large pour soi. Au Perchoir, François de Rugy surjoue l'autorité, se fait des ennemis en coupant les micros à la moindre seconde de dépassement de temps de parole. Il se verrait bien en grand président de l'Assemblée, se met en tête de prononcer un discours de fin de session, le 26 juin 2018, comme le faisait jadis Edgar Faure. L'opposition ricane et le snobe.
Des figures écolos lui ont savonné la planche au ministère
Mais voilà déjà Rugy le pragmatique appelé à une autre fonction. Nicolas Hulot a claqué la porte du ministère de l'Ecologie le 28 août 2018. Le poste offre peu de marges de manoeuvre. Les écologistes Pascal Canfin et Daniel Cohn-Bendit le déclinent avant même qu'il ne leur soit proposé. Ils savonnent ainsi la planche du président de l'Assemblée nationale qui, lui, accepte le job, avec le titre de ministre d'Etat et le rang de numéro 2 du gouvernement. "Il a toujours été du côté du manche, avec Hollande quand il fallait être avec Hollande, avec Macron quand il fallait être avec Macron, tacle Yves Cochet, ancien camarade de François de Rugy chez Europe Ecologie-Les Verts. Il n'a pas la fulgurance écologiste qui lui aurait permis de s'opposer sur le fond à un arbitrage du président de la République ou du Premier ministre."
François de Rugy a toujours eu horreur que l'on remette en cause son poids politique en Macronie. Ce mardi 16 juillet, Ouest France révèle que c'est la question qui l'a le plus irrité au cours de son dernier entretien accordé en tant que ministre de la Transition écologique. Comme un aveu.
