"Être président du groupe La République en Marche, ça pourrait être le plus beau des boulots. Mais, en réalité, c'est probablement le pire job de l'année, parce qu'on est tout simplement ingérables". Existe-t-il meilleure façon de souhaiter bon courage aux candidats à la succession de Gilles Le Gendre, Patrice Anato, Aurore Bergé, Christophe Castaner et François de Rugy ? Comme ce député marcheur venu de la droite, beaucoup de parlementaires de la majorité soulignent le courage, si ce n'est le sacrifice, de ces quatre téméraires lancés dans la course pour devenir leur patron.
Administrer ce groupe pléthorique, aux profils politiques si différents, qui se distend idéologiquement et se tend nerveusement de plus en plus au fur et à mesure que les mois passent... Peu, très peu d'entre eux le souhaiteraient. "Quoi qu'on en dise, leur engagement est respectable, martèle un autre élu influent du Palais Bourbon. On leur reprochera les mêmes choses que l'on a reprochées à Gilles [Le Gendre], ils vont prendre des sacrés coups en étant très rarement remerciés. Le président de groupe passe son temps à faire des mécontents. Ce qui attendra le nouveau, c'est notamment le Projet de Loi de Finances cet hiver : quel qu'il soit, il va passer son temps à dire "non, non, non", il va engendrer des tas de frustrations, et se créer des ennemis."
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Trois égratignés
Et pourtant, jamais la compétition n'a été aussi ouverte. Et, avec Bergé, Castaner et Rugy, jamais tant de poids lourds de la macronie ne s'étaient opposés pour ce mandat. Trois figures, chacune à leur manière écorchées par un passé douloureux. La première, porte-parole très médiatique du mouvement, (très) désireuse d'entrer au gouvernement de Jean Castex, n'a finalement pas été retenue dans la liste des récompensés par Emmanuel Macron. Le second, ancien ministre de l'Intérieur, a été remercié il y a quelques semaines après avoir connu un passage extrêmement mouvementé à Beauvau avec les Gilets jaunes, la crise sanitaire, et les manifestations contre les violences policières. Le troisième, Président de l'Assemblée nationale puis ministre de la Transition écologique, a dû démissionner après "l'affaire des homards", durant laquelle il avait reçu un soutien relativement mince de la part de ses collègues.
"C'est vrai que cela donne un peu l'impression qu'on va rechercher ceux qui n'ont plus rien, ou ceux qui n'ont rien eu", souffle une marcheuse, pourtant proche de deux des concurrents. C'est à se demander ce qui pousse ce trio d'égratignés à s'engager dans cette voie qui apparaît plus semée d'épines que de roses. "Je suis conscient des difficultés, que certaines choses ne marchent pas dans ce groupe, glisse à L'Express François de Rugy. C'est un défi à relever, et c'est pour cela que des collègues ont fait appel à moi, compte tenu de ma triple expérience de coprésident de groupe, de président de l'Assemblée et de ministre pour valoriser aussi bien les personnes que le groupe." "Si on ne fait rien, on va continuer à avoir des gens qui décrochent, et on ne peut pas se le permettre, explique quant à elle Aurore Bergé. On s'est tous interrogé sur notre utilité à un moment donné, on a besoin de rembarquer un collectif."
Un député expérimenté de la République en Marche propose une autre explication, sans aucun doute tout aussi pertinente : "Un élément les encourage tous : c'est que le président du groupe est au contact d'Emmanuel Macron. Et si vous voulez changer des choses, c'est là qu'il faut être, surtout depuis que Jean Castex est à Matignon et que les décisions se prennent encore davantage à l'Elysée". Sortir par la porte - ou ne pas entrer - pour mieux passer par la grande fenêtre de l'Assemblée.
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Un favori ?
Si la campagne interne a déjà commencé - depuis un moment pour François de Rugy qui s'est déclaré le jour même de l'annonce de la démission de Le Gendre, plus récemment pour Castaner et Bergé -, les députés du groupe La République en Marche ont bien l'intention de profiter de leurs vacances bienvenues pour faire mûrir leur décision. "Il n'y a pas encore d'enthousiasme, ni d'emballement pour un candidat, on prend le temps pour peser le pour et le contre", assure l'un d'eux au combiné, la voix presque couverte par le crissement des grillons du sud-est.
Mais de l'avis de beaucoup, après avoir raté le coche deux fois pour Matignon, deux fois pour la tête du mouvement et deux fois pour la présidence à l'Assemblée, les marcheurs attendent qu'une femme soit élue cette fois-ci. "Au pot de fin d'année chez Marc Fesneau, quand j'ai vu le Président de la République sur l'estrade entouré de cinq hommes, je me suis dit qu'on avait quand même un vrai problème", se lamente, par exemple, un membre de l'exécutif du groupe. Alors, forcément, les regards se tournent vers Aurore Bergé : probablement la candidate la plus clivante - "soit on l'aime beaucoup, soit on ne peut pas la blairer...", chuchotte l'un de ses amis - mais qui peut déjà compter sur quelques soutiens déclarés, comme la députée du Loiret Caroline Janvier. "Le plus important, c'est d'avoir quelqu'un qui est assis sur nos bancs depuis le début et qui a vécu toutes les phases du groupe. Il est très hétéroclite, il s'agit d'en avoir une compréhension fine, et c'est le cas d'Aurore", certifie-t-elle.
En parallèle, les soutiens de François de Rugy vantent ses multiples expériences parlementaires et ministérielles, ainsi que sa fibre écologique, au moment où le quinquennat doit prendre un virage vert. Quant à Christophe Castaner, il a pour lui, en tant que marcheur des premières heures, sa proximité avec Emmanuel Macron, malgré son passage très déprécié à la tête du mouvement avant d'être remplacé par Stanislas Guérini. "Casta, quand il va l'ouvrir, certains se diront peut-être ''C'est la voix du Président qui se cache derrière'', et il n'y a plus qu'une personne que les députés écoutent vraiment, c'est le Président", espère l'un de ses soutiens.
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Une cinquième candidature ?
D'ici aux journées parlementaires de La République en Marche les 10 et 11 septembre à Amiens, d'autres candidats pourraient encore se faire connaître. Dans la torpeur estivale, propice à la réflexion, il se dit notamment que la députée de l'Hérault Coralie Dubost, rapporteure des projets de loi Pacte et bioéthique, hésiterait à se lancer. L'ancienne vice-présidente du groupe, située plutôt à sa gauche, habituée des médias, ne voudrait pas, à écouter son entourage, laisser à Aurore Bergé la prime d'être la seule candidature féminine de la compétition. La présidente de la Commission des Lois, Yaël Braun-Pivet, y songe également, mais la règle - édictée le 24 juillet par le groupe - voulant que chaque candidat doit au préalable quitter ses fonctions électives constitue pour elle un frein majeur. Face à tant de poids lourds dans un scrutin aussi ouvert, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle.
