Chacun a pu s'en rendre compte : les réseaux sociaux projettent dans une dimension inédite le désir d'être vu et le besoin de voir. Ils virent à l'injonction permanente et ne pas y répondre conduit à une forme d'inexistence sociale. Mais, aujourd'hui, leur tyrannie a fini par engendrer un nouveau culte, souligne le consultant Philippe Guibert, dans La Tyrannie de la visibilité (VA Editions) : celui de la visibilité. Pour le rédacteur en chef de la revue Medium, ancien directeur du Service information du gouvernement (SIG), cette sociabilité numérique a provoqué, en France, le passage "d'une culture catho-laïque, républicaine, fondée sur la séparation du public et du privé, à un néo-protestantisme démocratique".
Le smartphone remplace la bible ; l'individu se fait pasteur, libéré de l'obligation d'avoir à rendre des comptes à une quelconque autorité verticale, défiant même les institutions au nom de son salut et de celui de sa communauté.
L'information s'apparente à un "sacerdoce universel", exercé dans une liturgie ininterrompue, sans qu'aucune autorité médiatique ou politique n'envisage la possibilité d'une contre-réforme. "Nulle Saint-Barthélemy ni révocation de l'édit de Nantes ne sont possibles contre le numérique", prévient Philippe Guibert. Nous sommes contraints d'accepter de nous mettre en scène sur le modèle de la série télévisée, format privilégié du récit contemporain. Une "relation nouvelle à l'autorité, à la réalité et à la vérité" se met en place, dont les ressorts sont proches du religieux.
Le duel entre deux réalités
Bien que Donald Trump se sente surpuissant en dégainant ses tweets au mépris de toute prudence diplomatique, la visibilité - traquée par la transparence, son inévitable pendant - rend la politique plus vulnérable que jamais, relève Guibert. La photo d'un plateau de homards n'a-t-elle pas conduit le ministre François de Rugy droit à la démission ? L'antipolitisme devient structurel, le populisme culturel, chacun pouvant récuser aux yeux de tous pouvoirs et contre-pouvoirs institués, de François Fillon fustigeant les juges qui l'ont mis en examen aux gilets jaunes s'en prenant au gouvernement et aux médias mainstream.
Ce mouvement est une revanche des invisibles, dans un monde numérisé où se côtoient des opinions incompatibles. "Qui croire ? Voilà une question incessante et paradoxale à l'ère de la visibilité", relève Philippe Guibert. L'équation décisive de notre époque demeure celle que Régis Debray avait discernée dès 1992 : "Le visible = le réel = le vrai." Et, à l'heure du smartphone, on veut que cette vérité soit "vécue", "ressentie". S'opposent deux grands totems : le chiffre et l'image ; l'expertise et la force de l'imaginaire. Leur rencontre tourne au dialogue de sourds, à l'instar d'un échange impossible entre un inspecteur des finances et un gilet jaune. Rétive à la complexité et au second degré, la tyrannie de la visibilité réduit le débat à ce "duel obsédant entre deux réalités diminuées", que Guibert incite à dépasser.