Pour sa huitième adresse aux Français depuis un an et demi et le début de la crise du Covid-19, c'est un Emmanuel Macron aux trois visages qui est apparu ce lundi soir. Debout devant la tour Eiffel, le regard grave, le chef de l'État avait semble-t-il, dans son allocution, de nombreux messages à faire passer à ses concitoyens au moment où le variant Delta se propage et les vaccinations stagnent. Son discours très touffu, d'une trentaine de minutes, mêlant problématiques sanitaires et projections politiques, était organisé méthodiquement autour d'un triptyque complémentaire : satisfaction - sommation - ambition. Explications.
Un président satisfait
C'est un classique dans les allocutions du président de la République : un bon discours commence par un satisfecit. Un satisfecit "collectif", bien entendu. Même si depuis le début de la crise, les décisions capitales sont prises dans le huis clos du Conseil de Défense, et plus prosaïquement dans le bureau de l'Élysée, Emmanuel Macron n'a pas lésiné sur le "collectivement. "Nous avons eu raison collectivement de chercher sans cesse l'équilibre entre la protection et la liberté", a-t-il notamment déclaré, pour souligner sa décision de ne pas reconfiner plus sévèrement ces derniers mois.
Le chef de l'État, à grand renfort de diaporamas powerpoint, a souhaité démontrer à quel point la stratégie mise en place par l'exécutif avait porté ses fruits. Et à quel point la France s'en sortait mieux que ses voisins. Concernant l'éducation, d'abord, avec seulement douze semaines de fermeture des écoles. Sur le plan économique ensuite, avec une croissance qui devrait s'établir à 6% en 2021 et 187 000 emplois créés pour le seul mois de mai. Bref, Emmanuel Macron a une fois encore mis en avant le "quoi qu'il en coûte", destiné à s'estomper petit à petit dans les semaines qui viennent, pour engranger la confiance des téléspectateurs... et mieux aborder son second chapitre. Celui de la sommation.
Un président à la main de fer... dans un gant de velours
Étant donné la reprise de l'épidémie due au variant Delta (l'Indien) et la course encore bien trop lente vers la vaccination générale de la population, Emmanuel Macron était astreint à taper du poing. Et, au fond, c'était là l'axe le plus important de son allocution. Face aux nombreux Français qui refusent de se faire vacciner, mettant en péril les efforts des derniers mois, le chef de l'État a choisi un mode que l'on pourrait qualifier de passif-agressif. "Nous devrons sans doute nous poser la question de la vaccination obligatoire pour tous les Français, mais je fais le choix de la confiance, et j'appelle solennellement tous nos concitoyens non vaccinés à se faire vacciner dès aujourd'hui", a-t-il signifié.
Confiance, certes, mais jusqu'à une certaine limite. Rapidement, le président de la République a souhaité faire comprendre qu'il prendrait des mesures pour faire changer d'avis les récalcitrants. Des punitions sous forme d'incitations : "Partout, nous aurons la même démarche : reconnaître le civisme, et faire porter les restrictions sur les non vaccinés, plutôt que sur tous." Les tests PCR vont donc devenir payants dès cet automne ; dès le 21 juillet le passe sanitaire sera obligatoire dans les lieux de culture et de loisir ; et celui-ci sera étendu début août aux cafés, restaurants, ainsi qu'aux avions, trains et cars. De l'obligation vaccinale qui ne dit pas son nom. De toute évidence, les mesures annoncées par Emmanuel Macron ont eu de l'écho : le site Doctolib a annoncé après l'allocution que 17 000 rendez-vous étaient pris toutes les minutes sur sa plateforme. Ce long passage du discours, obligatoire dans une perspective sanitaire, l'était tout autant dans une perspective politique : sans recul de l'épidémie, pas de réformes. Et sans réforme, Emmanuel Macron n'est plus tout à fait Emmanuel Macron. Et cela, le président de la République s'est chargé de le rappeler...
Un président... en campagne
Après la satisfaction, et la sommation, le président a promis de l'ambition. Du mouvement. L'Élysée avait prévenu : ce discours sera aussi un cap pour la dernière année de mandat. Il le fut, et même davantage. Depuis plusieurs semaines, la presse se demandait si le gestionnaire s'était définitivement substitué au réformateur : Emmanuel Macron a voulu montrer ce soir qu'il n'en était rien. Presque d'un coup d'un seul, le voilà qui a affirmé sa volonté de mener à bout la réforme des retraites, que l'on disait "systémique", et donc de supprimer les régimes spéciaux. Puis, il est entré dans le "paramétrique", en déclarant "qu'il nous faudra travailler plus longtemps, et partir à la retraite plus tard." Combo. Même s'il s'est assuré une porte de sortie en certifiant qu'il n'entreprendrait pas la réforme "tant que l'épidémie ne sera pas sous contrôle et la reprise bien assurée" - comprendre : pas avant son deuxième quinquennat - Emmanuel Macron a donné, plutôt brusquement, le ton. De la même manière, il a promis dans la foulée que sa réforme de l'assurance-chômage, retoquée il y a deux semaines par le Conseil d'État, serait mise en oeuvre à partir du 1er octobre.
Si certains en doutaient encore après ses pérégrinations de début juin, le chef de l'État a bel et bien entamé le premier virage de sa campagne pour sa réélection. Il y a un peu plus d'un an, il parlait d'une France qui devait se réinventer ; lui le premier. Mais, paradoxalement, il y a dans cette allocution comme une petite musique qui nous rappelle le candidat Macron de 2017. Avant d'esquisser un nouveau chemin comme il l'avait promis au pays, il semble vouloir réaffirmer à sa base électorale - et à ceux qui réfléchiraient à se détourner de lui - ce qu'il est profondément. Montrer à nouveau l'essence, la substantifique moelle du macronisme, que d'aucuns pouvaient penser asséchée après un quinquennat au pouvoir.
"Non, je n'ai pas changé", avait-il l'air de leur chantonner. Oui, ce soir, il y avait chez le président un peu du jeune Emmanuel Macron qui voulait tout casser : "La seule solution est de continuer à bousculer le système et les positions établies, les rentes, les statuts", a-t-il indiqué. Oui, ce soir, il y avait chez le président un peu du jeune Emmanuel Macron qui avait basé une partie de son discours, de son programme, sur "l'émancipation" : "C'est ainsi que nous reprendrons le contrôle de notre destin comme nation. C'est ainsi que nous reprendrons chacun le contrôle de nos vies comme citoyen", a-t-il par la suite ajouté.
Preuve de ce nouveau coup d'accélérateur vers l'élection présidentielle, le chef de l'État, devant une partie de sa majorité réunie au palais de l'Élysée, a insisté sur la nécessité d'aller de l'avant, de remettre une pièce dans la machine à réformer qu'il avait construit et qui s'était enrayée : "Le socle, c'est maintenant qu'on le consolide", a-t-il notamment déclaré à ses troupes, les encourageant à ne pas renoncer aux "ambitions de réformes". Emmanuel Macron, qui sera sur la route du Tour de France ce jeudi, a commencé son échappée.
