Laurent Wauquiez a la réputation d'être prudent. Ce trait de caractère nourrit l'image d'un élu à l'intelligence incontestée, toujours avec un coup d'avance. Voilà pour la version positive. Laurent Wauquiez est un "trouillard" allergique au risque : voici la version crue d'un pilier LR qui le connaît bien. Qu'importe le diagnostic psychologique. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, aux ambitions présidentielles intactes, aborde avec méthode sa quête élyséenne.
Oublié, le rouleau compresseur de 2017. Son chemin vers 2027 sera cette fois souterrain. Laurent Wauquiez mise sur le temps long pour bâtir sa candidature à l'Elysée. Il a renoncé à briguer cet automne la présidence des Républicains, au grand dam d'une majorité de ses soutiens. La victoire lui était pourtant promise. "Tu règles la question du leadership", "On risque de parler d'un nouveau renoncement après ton absence à la primaire de 2021"... Ces arguments n'ont pas fait flancher l'ancien ministre de Nicolas Sarkozy.
Un oeil attentif sur LR
Le 17 juillet, il expliquait sur Facebook vouloir prendre de la "distance avec le combat politicien" pour travailler à la "refondation" de la France. Un renoncement pour 2022, un premier pas vers 2027. "Sur la forme, cette mise à distance des partis est assez maladroite", regrette un soutien.
Elle est surtout stratégique. La présidence d'un parti implique une omniprésence médiatique ? A cinq ans de la présidentielle, Laurent Wauquiez ne veut pas s'user. D'autant que certains élus de la jeune génération promettaient en privé une "guérilla" au tenant d'une droite conservatrice. Prendre LR tuerait le leadership ? Peut-être, mais la base militante lui est déjà acquise. "Il est la figure tutélaire de notre mouvement", salue le député de la Loire Jean-Pierre Taite, un fidèle. Et puis, il y a ces maudites élections européennes de 2024, à l'issue bien incertaine. Le crash de François-Xavier Bellamy l'avait contraint à démissionner de la présidence de LR en 2019. "Il ne veut pas reprendre le chemin qui l'a conduit à l'impasse", résume l'eurodéputé Brice Hortefeux.
Les partis, démonétisés, restent indispensables dans la conquête du pouvoir. N'est pas Macron qui veut. Laurent Wauquiez, actif lors des réunions stratégiques de LR, veille à y poser son empreinte. Il sera présent début septembre à la rentrée des jeunes LR, à Angers. A l'Assemblée, 19 des 62 députés LR sont issus de sa région. Beaucoup voient sa patte dans l'élection d'Olivier Marleix à la tête du groupe à l'Assemblée. "Il a passé des coups de fil", assure un député proche du candidat malheureux Julien Dive. Il observe avec bienveillance la candidature d'Eric Ciotti à la présidence de LR. Le député des Alpes-Maritimes esquisse déjà un tandem avec Laurent Wauquiez : à moi le parti, à toi l'Elysée.
A la rencontre des Français
La maison serait alors bien tenue. Nécessaire, pas mais suffisant. Laurent Wauquiez ne croit pas que la droite puisse se reconstruire depuis LR, appareil fatigué par les défaites. Il veut bâtir sa candidature en périphérie du parti et se "nourrir du pays". "Il compte rencontrer les invisibles, ces Français que les politiques nationaux ne voient plus. Il souhaite comprendre ce que la droite n'a pas saisi ces dernières années", assure un proche. Cette "immersion" sur le terrain se double d'une diète médiatique. Laurent Wauquiez observe une stratégie du silence depuis l'échec des européennes. La région, rien que la région. Il reprendra prochainement la parole, mais au compte-goutte. "Il n'y a pas d'échéances électorales proches, souligne son entourage. Ajouter son commentaire à un flot de commentaires ne sert à rien. C'est même contre-productif."
Parler, mais pour dire quoi ? A la tête de LR, Laurent Wauquiez a développé une ligne de droite assumée. "Identitaire à la sauce Buisson", raillaient ses contempteurs. Il insistait davantage sur la crise culturelle et sociétale que sur les réformes libérales à mener. Avec un fil rouge : le sentiment de déclassement qui gagnerait de nombreux Français. "Laurent Wauquiez veut remporter une primaire qui ne dit pas son nom contre Le Pen", analyse un hiérarque LR.
Quatre ans plus tard, Laurent Wauquiez ne dévie pas de ligne. Dans son texte de renoncement, il insiste à nouveau sur "l'immigration hors de contrôle et la lutte contre "l'assistanat". Aucun aggiornamento idéologique n'est en cours, même si l'homme veut compléter son offre. "Certains discours qui paraissaient encore scandaleux il y a quatre ans sont devenus la norme", défend un maire du parti. En 2018, un tract LR "Pour que la France reste la France", avait précipité la rupture avec sa n° 2 Virginie Calmels. Ce même slogan ornait les affiches de campagne d'Eric Ciotti lors de la primaire LR pour la présidentielle. "Il considère que cette ligne peut être souhaitée par la France, confiait un proche en mars. Il faut arriver à la convaincre. Mais le problème est qu'on ne croit plus la droite."
"Il a un déficit d'image à combler"
Il faudrait surtout croire Laurent Wauquiez. Son image personnelle a été ébranlée par son passage à la tête des Républicains. Il y avait été coutumier de faux pas qui lui ont coûté cher : enregistré à son insu par des étudiants en école de commerce, il évoquait début 2018 le "bullshit" délivré sur les "plateaux médiatiques". Quelques mois plus tard, il niait contre l'évidence avoir porté un gilet jaune.
Son entourage a beau expliquer que sa popularité est dans la moyenne des responsables politiques, il y a un sujet Wauquiez. "Il a un déficit d'image à combler, admet un soutien. Cela prendra du temps, mais il peut le faire." Un conseiller LR, plus affirmatif : "Quand on vous colle un procès en insincérité, c'est terminé, que ce soit juste ou injuste."
Le maire d'Antibes Jean Leonetti tente de percer le mystère Wauquiez. En 2019, les deux hommes déjeunent ensemble après la débâcle des européennes. Le premier vient de remplacer le second à la tête de LR. La discussion est plaisante, on parle de philosophie. Le maire d'Antibes lui demande pourquoi il n'est pas aussi naturel dans les médias. La peur de commettre une erreur, répond Wauquiez. "Comme Nicolas Sarkozy, il travaillait tellement ses éléments de langage et son positionnement qu'il en paraissait froid et désincarné. Alors que ce n'est pas le cas. C'est un type complexe", jure Jean Leonetti.
On ne prend pas l'Elysée seul. Nicolas Sarkozy était entouré en 2007 d'une armée de grognards prêts à mourir pour lui. Laurent Wauquiez a un réseau régional, mais ne s'est pas constitué une garnison d'affidés. Il s'était retrouvé bien seul après la défaite des européennes. "Il est incapable de créer des fidélités ou de tenir un deal plus de quinze minutes", tance un pilier LR. A droite, le même refrain résonne : Laurent Wauquiez est le "meilleur" et le plus "capé" pour 2027. Mais l'affirmation est souvent lâchée sans enthousiasme. Wauquiez, le choix de la raison et pas encore du coeur.
"Chemin le plus confortable, mais pas le plus facile"
Ce hiatus laisse ouverte la porte à d'autres concurrents. "En ne prenant pas la tête de LR, il a choisi un chemin plus confortable, mais pas forcément plus facile pour la suite, juge un soutien. Il faut que le parti reste mobilisé pour lui." Le leader naturel de 2022 n'a pas institutionnalisé sa domination sur les siens. Cinq ans, c'est long. Prendre LR n'était pas une garantie absolue, mais un bouclier supplémentaire. "Attention à Ciotti, l'appétit vient en mangeant", anticipe déjà une cadre. Un dirigeant LR analyse : "Des personnalités vont émerger y compris dans la majorité comme Philippe ou Le Maire. Cela va bouger à droite." Laurent Wauquiez a choisi un autre chemin. Erreur stratégique ou coup de génie ? Comme toujours en politique, l'histoire sera réécrite une fois terminée.
