"Regarde bien Blanquer, c'est peut-être lui qu'il faudra mettre à la place de Philippe à Matignon" : le quinquennat a alors un an et Emmanuel Macron, qui est emballé, demande à un ami de bien observer le ministre de l'Education nationale. Sans la moindre expérience gouvernementale, celui-ci réussit une entrée en matière sous forme de sans-faute. Le même ami scrutera l'homme avec toutes les qualités mais la conclusion qu'il finira par en tirer avec le temps ne sera pas à la hauteur des espérances. "Il a une peau de jeune fille, vraiment il n'a pas les nerfs."
C'est un pilier de la majorité qui emprunte un chemin parallèle pour aboutir au même constat. Lui a soutenu Blanquer pour l'Education, trouvant ses premières réformes "exceptionnelles". Quand le président a plus qu'envisagé de le propulser à Beauvau, il l'a encouragé. Mais au moment où le mandat s'achève, il est revenu de ses illusions. En avril 2019, au moment où Emmanuel Macron tente de recouvrer ses esprits après la crise des gilets jaunes, le magazine Le Point fait de Jean-Michel Blanquer "le nouveau cerveau de Macron". "A partir de cette Une, il va de déconvenue en déconvenue, il n'est plus le même et, il ne faut pas se mentir, il est devenu aujourd'hui un boulet dans la perspective de la campagne pour la réélection", note cet homme d'influence.
L'homme d'hier
C'est le paradoxe du moment : Emmanuel Macron va, Emmanuel Macron veut beaucoup parler de l'école dans les prochains mois. Dans son interview au Parisien, il ne fait pas qu'"emmerder les non-vaccinés", il lance une proposition, passée inaperçue, qui fera jaser chez les professeurs le moment venu : "Il faut revaloriser les salaires, certes, mais surtout repenser la fonction. Le sujet, c'est le temps scolaire et la liberté qu'on peut donner à certaines écoles de bâtir leur propre projet pédagogique selon leur territoire." Mais il n'entend pas sur ce sujet faire de son actuel ministre le porte-parole des idées qu'il mettra en avant. Blanquer à l'Education est l'homme d'hier, pas celui de demain. Et pas complètement celui d'aujourd'hui : dans le même entretien, fait plutôt rare, le président "donne le point" selon sa formule, à une enseignante qui se plaint de la manière dont les protocoles qui se succèdent sont annoncés et désavoue donc le ministre. "JMB en a été affecté, évidemment, ce n'est pas agréable", concédera quelques jours plus tard un membre de son cabinet.
Car le ministre de l'Education nationale ne voit pas tout à fait les choses comme le président, euphémisme. Autour de lui, on se récite et se rerécite le déroulé de la semaine précédant les annonces jugées tardives, un dimanche soir 2 janvier, veille de rentrée scolaire, dans Le Parisien. "Dès le jeudi 30 décembre, les grandes lignes du protocole sont circularisées aux directeurs d'école, aux principaux de collège, etc., défend un conseiller de la rue de Grenelle. Le vendredi 31 dans l'après-midi, nous recevons l'avis du Haut Conseil de la santé publique qui valide le protocole de tests et on nous dit que Véran doit s'exprimer en premier dans Le JDD le dimanche matin, Blanquer ne peut donc pas s'exprimer avant le dimanche soir." C'est par conséquent "un mauvais procès" qu'on ferait au ministre. On assure aussi, dans l'entourage de ce dernier, qu'un mail a été envoyé à tout le réseau éducatif dès le dimanche après-midi. "C'est faux de dire qu'ils ont découvert le protocole dans le journal", s'insurge le conseiller cité plus haut.
A côté de ce petit couac de communication sans doute passé inaperçu dans l'opinion publique, surgit une deuxième polémique, plus fondamentale celle-là. Son déclencheur ? La complexité du protocole fixé obligeant les parents d'élèves à récupérer leur progéniture le jour même de la détection d'un cas positif dans la classe et à lui infliger un test antigénique ou PCR - pour lesquels les files d'attente ne cessent de s'allonger - puis deux autotests alors difficiles à trouver dans les pharmacies. Comme l'a raconté Politico dans son Playbook Paris, des SMS, mails et coups de fil de maires, députés, élus en tout genre affluent au ministère de l'Education. Richard Ferrand, le président de l'Assemblée nationale qui est à l'isolement dans le Finistère, alerte : "Il y a quelque chose qui ne colle pas, il faut faire bouger le protocole, les gens sont trop emmerdés." Averti, Blanquer aurait appelé lui-même le Premier ministre et aurait réclamé une réunion "Santé-Education". Avant de pester devant les siens : "Ce n'est pas l'Education nationale qui décide des règles sanitaires à l'école..."
"Indéfendable"
L'ancien chouchou, qui n'est pas le moins susceptible des hommes, trouve qu'il a bon dos. Pourquoi est-ce à lui de payer les pots cassés de décisions qu'il ne prend pas ? C'est en tout cas sa façon de penser, et il semblerait qu'il en ait glissé un mot à Olivier Véran lors de la réunion qui s'est tenue vendredi 8 janvier à Matignon. Jean Castex, quant à lui, aurait tenté de siffler la fin de la récré en demandant l'apaisement des relations entre le ministère de la Santé et celui de l'Education. "Il y a entre les deux maisons des bras de fer et des confrontations permanentes mais pas entre les deux hommes", jure un proche de Blanquer. Ceux qui ont entendu Olivier Véran se fendre de ce trait d'humour : "Je ne vais pas prendre la défense de Jean-Michel, il est indéfendable ! Je rigole", partagent certainement cet avis.
Le défaut de "JMB" serait-il de ne pas être assez politique ? C'est en tout cas la thèse de ceux qui l'apprécient. "C'est encore quelqu'un qui s'étonne qu'on lui tire des balles mais pour survivre dans ce milieu il faut en tirer !", murmure l'un de ses confidents qui ajoute : "Il ne flingue pas ses collègues." Nuançons l'affirmation : le ministre de la rue de Grenelle n'est pas un tendre et il se prive rarement d'une remarque sarcastique contre ceux qui le gênent ou le malmènent. En revanche, il manque certainement d'un sens du louvoiement indispensable en politique. Ce qui lui confère, d'après l'un de ses soutiens, "une belle tête de coupable", et parfois un spleen teinté de colère qu'il peine à dissimuler. Avant le passage du Premier ministre au journal télévisé de TF1 lundi soir pour rectifier le protocole à l'école, Blanquer lui a passé un rapide coup de fil : "Ça me fait chier de tout prendre alors que les décisions sont collectives !"
Le lendemain, le ministre s'est invité sur BFM pour dire sa façon de penser : "Les problèmes que nous avons eus sont des problèmes de gestion de la santé [NDLR : au sens de l'administration]. Les protocoles, je ne l'ai pas inventés sur un coin de table, c'est la conséquence de ce que le Haut Conseil pour la santé publique dit. Les tests, c'est un sujet de logistique de santé." En une matinée, il aura donc appris à "tirer des balles".
