Secrétaire d'état de Jean-Louis Borloo puis ministre de plein exercice et numéro quatre du gouvernement dirigé par François Fillon, Nathalie Kosciusko-Morizet a passé, entre 2007 et 2012, trois ans au ministère de l'Environnement - devenu aussi celui des Transports et du Logement sous son autorité. Désormais résidente à New York et cadre dirigeante de Capgemini, l'ex-maire de Longjumeau a accepté, à l'occasion des cinquante ans du "ministère maudit", de revenir sur son expérience.

L'Express : Quand on est nommée à la tête d'un grand ministère de l'Ecologie à un moment critique comme celui que nous connaissons, le sentiment de responsabilité est-il plus grand que pour d'autres tâches ministérielles ?

Nathalie Kosciusko-Morizet : Il y a bien sûr un sentiment de responsabilité, parce que la tâche est gigantesque, tellement essentielle et stratégique. Mais, franchement, lorsqu'on arrive, on ne se regarde pas dans le rôle, on agit ! Cette responsabilité, je l'avais beaucoup préparée, et je l'ai accueillie comme une chance, enfin on avait les leviers pour faire avancer l'écologie, enfin avec le Grenelle il allait se passer de grandes choses, enfin ce portefeuille était élargi aux transports, au logement, aux énergies renouvelables... Et puis j'ai été aidée par des personnes formidables, à la fois par mon équipe proche, ceux qui travaillaient quotidiennement avec moi, et par les équipes du ministère dans leur ensemble. Il faut dire une chose qui n'est pas très connue : les fonctionnaires y sont souvent de vrais passionnés. Historiquement, c'est une maison que vous ne choisissiez ni par objectif de carrière ni par intérêt financier. Quand vous étiez formé pour la haute fonction publique, c'était plutôt déconseillé. Et vous y receviez moins de primes que d'autres...

Lorsque l'on est de droite, se dit-on qu'il faut réussir aussi pour contredire cette idée, présente dans l'imaginaire collectif, que l'écologie politique est un domaine réservé à la gauche ?

Je ne l'ai pas vécu comme cela. Il n'y a pas à se demander si l'écologie politique appartient à la droite ou à la gauche. Elle appartient à ceux qui en font quelque chose. Et, historiquement, la droite comme la gauche avaient sous-traité l'écologie : la droite avait une approche très technique du sujet - la loi sur l'eau, la loi sur l'air -, et la gauche le laissait aux Verts. Avec le PS, l'écologie était perdue dans des négociations d'appareil... Bref, les partis traditionnels n'étaient pas très investis.

Que retenez-vous en premier lieu de votre passage là-bas ?

Mener une grande transformation exige de commencer par se transformer soi-même. L'un des problèmes du ministère de l'Environnement était qu'il se vivait comme une forteresse assiégée, en perpétuel conflit avec les autres ministères. Et, surtout, il portait des politiques exclusivement réglementaires et normatives. Ça, j'ai voulu le transformer, en cherchant des alliés et en faisant évoluer la nature des politiques qu'on menait.

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Avec le Grenelle, on a mis autour de la table les collectivités, les syndicats, les entreprises, tous ceux qui étaient auparavant les simples destinataires de nos mesures. Il fallait être plus mobilisateur, plus incitatif, et passer d'un mode "réglementation-subvention" à du co-investissement. Le plus bel exemple, ce sont les écoquartiers, qui unissaient urbanisme et transports : on a fait des appels d'offres formidables pour que les collectivités qui le voulaient puissent montrer l'exemple, et ça a réveillé d'autres partenaires qui n'en auraient pas eu l'idée ou le désir.

Yves Cochet, lui aussi ancien de la maison, disait : "Entrer au gouvernement à l'Ecologie, c'est emmerder les collègues, les déranger, leur déplaire." Êtes-vous d'accord ?

Ce qui est vrai, c'est que c'est un ministère de combat, tout sauf conservateur. Je ne l'ai pas mal vécu, j'ai toujours travaillé sur des sujets émergents. J'ai bousculé des intérêts, des habitudes. Forcément, ça heurte frontalement les pratiques qui sont installées. Sur le rapport aux collègues, moi j'ai plutôt vu évoluer positivement les attitudes : on était quand même dans une période où ceux qui n'étaient pas investis - ils étaient majoritaires - minimisaient les enjeux, voyaient l'écologie comme la cerise sur le gâteau, ce qu'on fait quand il reste de l'argent.

On a réussi à faire monter le sujet, et j'ai plutôt assisté à des démarches d'appropriation venant des autres. Ils voulaient récupérer des politiques transversales : Bercy s'est intéressé aux critères ESG ( Environnementaux, sociaux et de gouvernance) des entreprises, le Quai d'Orsay a voulu reprendre la diplomatie environnementale, qu'il ne traitait pas avant. En revanche, ça ne veut pas dire qu'on gagne toujours ! La taxe sur les poids lourds par exemple, je suis convaincue que c'était une bonne idée. Mais il y a eu par la suite toute sorte de pressions, des hésitations sur ce sujet, qui ont engendré un grand gâchis.

"Les lobbys desservaient souvent les secteurs qu'ils défendaient à cause de visions court-termistes

A ce propos, dernièrement, Nicolas Hulot et Barbara Pompili ont beaucoup parlé de la lutte contre les lobbys. On imagine que vous avez dû vous y atteler...

C'est vrai. Même si ce serait une erreur de penser que l'écologie est juste un combat contre les lobbys : on transforme fortement, ça heurte des intérêts, donc des lobbys, mais aussi des habitudes, qui ont des dimensions très culturelles. C'est un ministère de lutte contre l'inertie. D'une certaine manière, il y a bien trop de choses à changer pour que le seul problème soit les lobbys. [Rires.] Les concernant, j'ai surtout trouvé qu'ils desservaient souvent les secteurs qu'ils défendaient à cause de visions court-termistes, et parfois d'intérêts propres qui ne sont pas ceux de leurs mandants. Dans l'agriculture, par exemple, certains lobbys ont enfermé les producteurs dans des logiques sans avenir. J'ai voulu leur montrer qu'il y avait d'autres chemins à plus forte valeur ajoutée pour eux. J'ai par exemple développé les politiques publiques en faveur du bio : à l'époque, la France en importait beaucoup, ce qui était une perte de chance pour nos agriculteurs, qu'on enfermait en parallèle dans des logiques de production qui n'étaient pas porteuses et ne suivaient pas l'évolution de la demande.

On parle de portefeuille maudit, car beaucoup de ministres s'y sont succédé... Est-ce si difficile d'être celui ou celle qui doit concilier urgence écologique et réussite économique et industrielle ?

C'est un vrai problème, parce que la stabilité fait une grande différence, d'autant que les politiques menées s'inscrivent souvent dans le long terme. Pour ce qui est de votre question, j'ai toujours été convaincue que les deux allaient de pair, et ça paraît évident aujourd'hui. Des secteurs qui mettaient en avant la protection de l'environnement ont connu une croissance importante, l'attention portée au sujet par les marques s'est accrue, comme celle des consommateurs. A l'époque, c'était moins net, et je devais convaincre que les transformations environnementales et la réussite économique n'étaient pas antinomiques, mais au contraire synergiques. Du coup, j'ai beaucoup donné la priorité à des mesures à double dividende : des politiques qui n'avaient pas seulement un objectif écologique, mais aussi un autre bénéfice, comme le développement d'une filière ou l'amélioration de la santé publique. Et je m'astreignais toujours à accompagner la présentation d'une mesure d'un décompte des créations d'emplois attendues comme à démontrer le bien-fondé économique des investissements.

Il s'agit aussi de démontrer que l'écologie n'est pas en défaveur des gens. Il faut chercher une acceptation sociale...

Bien sûr ! Et cela commence par montrer qu'il y a une fracture environnementale comme il y a une fracture sociale. Je l'explique souvent au travers d'un exemple frappant : par le passé, les usines étaient proches des villes, et dans la plupart de nos métropoles les quartiers populaires étaient à l'est. Ce n'est pas un hasard : dans l'hémisphère nord les vents soufflent de l'ouest, ils rabattaient les fumées des usines sur l'est des villes, qui s'en trouvait plus pollué.

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De la même manière, les quartiers et les équipements les plus bruyants sont souvent les plus défavorisés. Or la pollution sonore, ce n'est pas qu'une question de confort, mais aussi de santé ou même de chance. Une cantine scolaire mal insonorisée fait autant de bruit qu'une menuiserie industrielle, et la concentration en cours s'en ressent l'après-midi... Mener des politiques environnementales, c'est aussi mener des politiques sociales.

"Ce qui m'avait beaucoup frappée, c'est le décalage entre l'envie, des convictions des citoyens, et la perception qui beaucoup de politique en avaient

Vous parlez d'inertie, on dit souvent que la haute administration est encore plus difficile à convaincre, manager, diriger lorsque l'on est à la tête du ministère de l'Ecologie.L'avez-vous ressenti ?

Pour moi, ça a été exactement le contraire : à l'Environnement, ce sont des personnes très convaincues, engagées, et elles souffraient depuis des années du sentiment de ne pas être entendues. Je suis arrivée avec le Grenelle, et l'administration s'est dit : "Enfin on nous écoute, enfin on a des moyens." C'est un rôle hyper important pour un ministre que de mobiliser ses troupes ! J'ai probablement été aidée : ce grand département, tel qu'il était conçu, était un ministère d'ingénieurs, et j'étais ingénieure de formation. Il y avait une facilité de communication, de légitimité aussi.

Certains ministres de l'Environnement quittent l'hôtel de Roquelaure avec des frustrations. Et vous ?

Non, mais ça ne veut pas dire que j'ai tout réussi ! Par définition, une telle transformation n'est jamais finie. Mais on a pu mettre en place beaucoup de projets qui se développent encore aujourd'hui, comme l'éolien en mer ou la rénovation thermique des bâtiments. Au rang des frustrations, l'une des choses qui m'avaient frappée, c'est le décalage entre l'envie, les convictions des citoyens, et la perception que beaucoup de politiques en avaient. Prenons le bonus-malus sur les voitures, que l'on a mis en place quand je suis arrivée : il devait être conçu pour être équilibré financièrement, et Bercy a tenu à utiliser des courbes classiques de sensibilité aux prix. Je leur ai dit : "Faites attention, les Français ne se décident pas seulement en fonction du prix, il y a aussi une partie d'entre eux qui veulent une voiture plus écolo, moins consommatrice. Leur désir d'améliorer la situation environnementale va faire éclater vos courbes." Ils ne m'ont pas crue... et un an plus tard, j'avais raison ! On m'a alors reproché qu'on payait plus de bonus qu'on n'engrangeait de malus, mais c'est que les citoyens étaient prêts à payer plus pour avoir un véhicule propre. Dans sa vision trop classique réduite à l'offre et la demande, Bercy n'avait juste pas capté ce phénomène !