Il faut toujours se méfier de Jean-Pierre Elkabbach. A 83 ans, le journaliste est rompu à l'art de l'interview politique. Frédérique Vidal, quatre ans d'expérience médiatique au compteur, moins. C'est la confrontation entre le vieux routier de l'audiovisuel et la ministre issue de la société civile qui a plongé le gouvernement dans une nouvelle polémique. En annonçant une enquête sur "l'islamo-gauchisme" à l'université, la ministre de l'Enseignement supérieur a déclenché la fureur de la communauté scientifique, l'agacement de l'exécutif et l'incompréhension d'une partie de la majorité. Le tout sur fond de crise sanitaire et de précarité étudiante. Une performance politique notable.

LIRE AUSSI : Les obsédés de la race noyautent le CNRS

Dimanche 14 février. Frédérique Vidal est invitée de CNews. La ministre balaye pendant 20 minutes sa pile de dossiers, passant du mal-être de la jeunesse à la gouvernance de Sciences po. En cours d'entretien, Jean-Pierre Elkabbach lui soumet la Une du Figaro : "Comment l''islamo-gauchisme' gangrène les universités". "Vous êtes d'accord ?", lance le journaliste. "Je pense que l''islamo-gauchisme' gangrène la société dans son ensemble et que l'université n'est pas imperméable", répond Frédérique Vidal. La biochimiste annonce avoir demandé au CNRS "une enquête" sur ces courants dans l'université, afin de distinguer ce qui relève de la recherche académique et du militantisme.

"C'était hyper maladroit"

Matignon et l'Elysée découvrent en direct l'initiative. Au sommet de l'Etat, on assure ne pas avoir été mis dans la confidence. "La forme, c'est le fond qui remonte à la surface", disait Victor Hugo. En évoquant le concept éruptif "d'islamo-gauchisme" et le terme autoritaire "d'enquête", la ministre plante les graines de la polémique. "Le mot 'enquête' a une connotation bizarre, presque policière", déplore un conseiller ministériel.

Le coup politique tombe à l'eau. Ses deux mots vont sceller son sort, même si l'entourage de Frédérique Vidal assure qu'elle n'a fait que reprendre les termes du journaliste et récuse toute "séquence de communication planifiée". Un conseiller de l'exécutif analyse : "Elle n'a pas été piégée, mais s'est laissée entraîner sur une pente. Elle n'a pas mesuré l'impact qu'aurait la violence de ses propos. C'était hyper maladroit." La démarche de la ministre signe enfin une double erreur : sa mission va créer l'émoi à gauche, sans satisfaire pleinement la droite. Le CNRS est en effet suspecté de laisser les thèses décoloniales avoir libre cours dans ses rangs. Le choix de l'arbitre laisse sceptique.

LIRE AUSSI : Sylvain Fort : Wokisme, tu es fils de France

Le feu démarre doucement. Pendant 24 heures, l'intervention de Frédérique Vidal suscite peu de réactions. L'incendie se déclare avec la mise en ligne sur Twitter d'un extrait de l'entretien. Un ministre qui demande une enquête sur "l'islamo-gauchisme" : voilà une polémique dont raffolent les internautes. Les commentaires indignés se multiplient. Une source parlementaire y décèle le poids de LFI dans les réseaux sociaux. Le parti de Jean-Luc Mélenchon, accusé par Jean-Michel Blanquer de flirter avec "l'islamo-gauchisme", est sensible à cette thématique.

Une "police de la pensée" aux relents d'extrême droite

La formation de gauche remet une pièce dans la machine le 16 février, lors des questions au gouvernement. La députée LFI Bénédicte Taurine accuse Frédérique Vidal de pratiquer une "police de la pensée" aux relents d'extrême droite. Moue de la ministre. Dans sa réponse, elle tente de calmer le jeu sans se dédire. Elle ne prononce pas le terme "d'islamo-gauchisme", assure que l'enquête est de nature sociologique et évoque "un bilan des recherches". "Des universitaires se disent empêchés par d'autres de mener leurs recherches", lance-t-elle. Manière de s'ériger en héraut de la liberté académique, qu'elle est accusée de piétiner. Mais elle se montre aussi confuse, évoquant pêle-mêle le "postcolonialisme" et le "drapeau confédéré sur le Capitole".

La polémique ne s'éteint pas. En parlant initialement "d'islamo-gauchisme", la ministre s'est enfermée dans un débat sémantique et pas idéologique. Le CNRS affirme que le concept "ne correspond à aucune réalité scientifique". Les présidents d'université prennent le soin de déconstruire l'expression. Dans l'exécutif, on note l'extrême sensibilité de la communauté scientifique au choix du vocabulaire. Une attention qui permet, aussi, de passer au second plan les dérives observées dans une partie de l'université.

C'est le lot des débats identitaires : ils sont réglés comme du papier à musique. La gauche s'indigne, la droite applaudit, la majorité se divise. La ministre est critiquée par l'aile gauche de LREM et défendue par l'aile "républicaine". "Il y a dans une partie de l'université une pénétration d'idées importées Outre-Atlantique qui prônent des idéologies indigénistes et racialistes", défend le député LREM François Cormier-Bouligeon.

Une ministre affaiblie

Au somme de l'Etat, aucune division en vue : Matignon n'a guère apprécié cette démarche, l'Elysée encore moins. Le recadrage a lieu mercredi, en sortie de Conseil des ministres. Le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal rappelle l'attachement "absolu" d'Emmanuel Macron à "l'indépendance des enseignants-chercheurs". Et rappelle à la ministre sa priorité : "la situation des étudiants dans la crise sanitaire".

Ce contexte n'est pas étranger à l'ampleur de l'incendie. Frédérique Vidal est une ministre affaiblie. L'adoption en novembre de la loi de programmation pour la recherche, son texte phare, a été polluée par des amendements controversés, notamment sur le "délit d'entrave" dans les facs. Son incapacité à répondre à la détresse des étudiants est pointée du doigt. Une partie de la majorité lui reproche son manque d'empathie face aux files d'attente devant les guichets d'aides alimentaires. Sa sortie tombe au pire moment. La politique est aussi affaire de timing. "La crise sanitaire, le fossé entre le monde universitaire et elle, puis cette sortie : c'est un combo explosif", juge un conseiller de l'exécutif.

Frédérique Vidal n'est enfin pas identifiée sur ces sujets. A l'inverse de Jean-Michel Blanquer, la biochimiste ne s'est jamais immiscée dans les débats identitaires depuis le début du quinquennat. Elle a cultivé une image de ministre technicienne, plongée dans l'aridité des dossiers. Plusieurs conseillers ministériels sont étonnés de la voir creuser ce sillon idéologique. "Je ne l'avais jamais repérée comme étant en pointe sur ce sujet", confirme un député LREM.

Pas identifiée sur les sujets identitaires

La scientifique s'est exprimée à deux reprises sur le poids de la mouvance décoloniale à l'université. Elle assurait en 2019 au Figaro que "les suspicions de dérive sont rarissimes". "Des équipes de recherche [...] travaillent effectivement sur les mouvements décolonialistes, mais comme objets d'études : elles ne les génèrent pas", défendait-elle. En 2018, elle mettait en garde dans L'Obs contre le risque d'instrumentalisation de thèses "à des fins militantes". Sans prononcer jamais le mot d'"islamo-gauchisme".

Mais ces deux entretiens accompagnaient des enquêtes sur le sujet. Ils ne relevaient pas d'une initiative politique propre de la ministre. Son entourage l'assure : Frédérique Vidal n'est pas obsédée par "l'islamo-gauchisme", mais par la préservation de la liberté académique. Son discours ne viserait pas à freiner la recherche mais à la protéger de toute emprise politique. Une frontière difficile à tracer dans le débat public.

Ce profil peu idéologue a accentué l'effet de surprise. Donc la polémique. En octobre, Jean-Michel Blanquer avait déclenché moins de vagues en dénonçant les "ravages" de l'islamo-gauchisme à l'université. Mais sa sortie s'inscrivait dans le débat public, sans impact sur son administration. "Quand Blanquer dit cela, c'est en accord avec son image politique. Frédérique Vidal est plutôt vue comme une femme de gauche", assure une source gouvernementale.

Frédérique Vidal doit maintenant déminer le terrain. Se défendre de l'image de ministre liberticide. Calmer le jeu avec les universités. La présentation des contours de l'enquête demandée au CNRS lui en fournira l'occasion. Son entourage promet une expression de la ministre dans les prochains jours, dont le format reste à déterminer. Une interview chez Jean-Pierre Elkabbach est déconseillée.